Hugo


Gare !


 
On a peur, tant elle est belle !
Fût-on don Juan ou Caton.
On la redoute rebelle ;
Tendre, que deviendrait-on ?
 
Elle est joyeuse et céleste !
Elle vient de ce Brésil
Si doré qu’il fait du reste
De l’univers un exil.
 
À quatorze ans épousée,
Et veuve au bout de dix mois.
Elle a toute la rosée
De l’aurore au fond des bois.
 
Elle est vierge ; à peine née,
Son mari fut un vieillard ;
Dieu brisa cet hyménée
De Trop tôt avec Trop tard.
 
Apprenez qu’elle se nomme
Doña Rosita Rosa ;
Dieu, la destinant à l’homme,
Aux anges la refusa.
 
Elle est ignorante et libre,
Et sa candeur la défend.
Elle a tout, accent qui vibre,
Chanson triste et rire enfant,
 
Tout, le caquet, le silence,
Ces petits pieds familiers
Créés pour l’invraisemblance
Des romans et des souliers,
 
Et cet air des jeunes Èves
Qu’on nommait jadis fripon,
Et le tourbillon des rêves
Dans les plis de son jupon.
 
Cet être qui nous attire,
Agnès cousine d’Hébé,
Énivrerait un satyre,
Et griserait un abbé.
 
Devant tant de beautés pures,
Devant tant de frais rayons,
La chair fait des conjectures
Et l’âme des visions.
 
Au temps présent l’eau saline,
La blanche écume des mers
S’appelle la mousseline ;
On voit Vénus à travers.
 
Le réel fait notre extase ;
Et nous serions plus épris
De voir Ninon sous la gaze
Que sous la vague Cypris.
 
Nous préférons la dentelle
Au flot diaphane et frais ;
Vénus n’est qu’une immortelle ;
Une femme, c’est plus près.
 
Celle-ci, vers nous conduite
Comme un ange retrouvé,
Semble à tous les cœurs la suite
De leur songe inachevé.
 
L’âme l’admire, enchantée
Par tout ce qu’a de charmant
La rêverie ajoutée
Au vague éblouissement.
 
Quel danger ! on la devine.
Un nimbe à ce front vermeil !
Belle, on la rêve divine,
Fleur, on la rêve soleil.
 
Elle est lumière, elle est onde.
On la contemple. On la croit
Reine et fée, et mer profonde
Pour les perles qu’on y voit.
 
Gare, Arthur ! gare, Clitandre !
Malheur à qui se mettrait
À regarder d’un air tendre
Ce mystérieux attrait !
 
L’amour, où glissent les âmes,
Est un précipice ; on a
Le vertige au bord des femmes
Comme au penchant de l’Etna.
 
On rit d’abord. Quel doux rire !
Un jour, dans ce jeu charmant,
On s’aperçoit qu’on respire
Un peu moins facilement.
 
Ces feux-là troublent la tête.
L’imprudent qui s’y chauffait
S’éveille à moitié poète
Et stupide tout à fait.
 
Plus de joie. On est la chose
Des tourments et des amours.
Quoique le tyran soit rose,
L’esclavage est noir toujours.
 
On est jaloux ; travail rude !
On n’est plus libre et vivant,
Et l’on a l’inquiétude
D’une feuille dans le vent.
 
On la suit, pauvre jeune homme !
Sous prétexte qu’il faut bien
Qu’un astre ait un astronome
Et qu’une femme ait un chien.
 
On se pose en loup fidèle ;
On est bête, on s’en aigrit,
Tandis qu’un autre, auprès d’elle,
Aimant moins, a plus d’esprit.
 
Même aux bals et dans les fêtes,
On souffre, fût-on vainqueur ;
Et voilà comment sont faites
Les aventures du cœur.
 
Cette adolescente est sombre
À cause de ses quinze ans
Et de tout ce qu’on voit d’ombre
Dans ses beaux yeux innocents.
 
On donnerait un empire
Pour tous ces chastes appas ;
Elle est terrible ; et le pire,
C’est qu’elle n’y pense pas.
 

Les Chansons des rues et des bois, 1865

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