Hugo

(1802-1885)

Les Contemplations (II)

(1856)

Livre quatrième. Pauca meæ +
Livre cinquième. En marche +
Livre sixième. Au bord de l’infini ×
 

Hugo

Les Contemplations (II), 1856


             
IV


Écoutez. Je suis Jean. J’ai vu des choses sombres.
J’ai vu l’ombre infinie où se perdent les nombres,
J’ai vu les visions que les réprouvés font,
Les engloutissements de l’abîme sans fond ;
J’ai vu le ciel, l’éther, le chaos et l’espace.
Vivants ! puisque j’en viens, je sais ce qui s’y passe ;
Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,
J’affirme même à ceux qui vivent dans les bois,
Que le Seigneur, le Dieu des esprits des prophètes,
Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.
C’est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux !
Que l’avare soit tout à l’or, que l’envieux
Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore,
Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,
Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours !
Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,
J’ai dit à Dieu : « Seigneur, jugez où nous en sommes.
Considérez la terre et regardez les hommes.
Ils brisent tous les nœuds qui devaient les unir. »
Et Dieu m’a répondu : « Certes, je vais venir ! »
 

Serk, juillet 1853.

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 13 juillet 2014 à 10h42

Insomnie au désert
---------------------------

L’ermite ne dort point quand le ciel devient sombre.
Il écoute le chant des acridiens sans nombre,
La rumeur des démons qui font et qui défont,
Et, sans pourtant dormir, tombe en rêves sans fond.

Il se perd dans le temps, il se perd dans l’espace ;
Il ne sait ce qui reste, il ne sait ce qui passe.
Il lui semble être, au sein d’un murmure de voix,
Un buveur au comptoir qui écoute et qui boit.

Si quelqu’un survenait, le traitant de prophète,
Il tournerait sa face inquiète et stupéfaite
Vers les astres ornant la profondeur des cieux,
Disant qu’il n’y a point de voyant en ces lieux.

Vient le naissant soleil, qui la noirceur dévore.
L’ermite boit l’eau froide et s’interroge encore :
Il ne dort toujours point, mais il rêve toujours,
Sans la moindre illusion, sans un soupçon d’amour.

À l’homme du désert, bien semblables nous sommes,
Les jeunes et les vieux, les femmes et les hommes :
Perdus entre regrets et vagues souvenirs,
Nous ne savons point voir ce qui peut advenir.

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