Rodenbach

(1855-1898)

Le Miroir du ciel natal

(1898)

Les Lampes +
Les Femmes en mante +
Les Réverbères +
Les Jets d’eau ×
Les Premières Communiantes +
Les Cygnes +
Les Cloches +
Les Hosties +
Épilogue +
 

Rodenbach

Le Miroir du ciel natal, 1898


              I


Dans les villes de nord et de mysticité
Il y a des jets d’eau doucement invisibles
Au bruit calme, de temps en temps ressuscité,
Et frais comme le nom des ruisseaux dans la Bible.
 
Vieilles villes qui sont un moment rafraîchies
Par ces colonnes de cristal éblouissant
Avec des chapiteaux de givre, s’élançant ;
Et les villes sans joie ont tu leurs élégies.

Dans les cours des maisons, dans les jardins des cloîtres,
Les jets d’eau montent et retombent en leurs vasques
Et sans cesse se reforment comme une vague ;
Et, dans le soir, on les entend croître ou décroître.
 
Ô jets d’eau, toute cette innocence qui joue
Avec soi-même, comme un paon blanc sous la lune !
Le jet d’eau a frémi, s’assemble, fait la roue ;
— Tant de jets d’eau, qui se répondent dans la brume !
 
Doux jets d’eau ! Innocence et froideur ! Ils sont vierges
Et semblent se vêtir de blancheur unanime ;
Chaque élan est comme un nénuphar qui émerge ;
Et c’est, au loin, des reposoirs de mousselines.
 
Vieilles villes qui en sont moins mélancoliques,
Comme si les jets d’eau pâles filaient du verre
Pour abriter sous une vitre des reliques,
Ou filaient de la toile en linceul de Calvaire.

À quoi s’occupent-ils, les doux jets d’eaux cachés,
Où les villes en deuil lotionnent leur peine ;
Ils semblent chuchoter, d’une voix presque humaine,
Comme s’ils remettaient à quelqu’un ses péchés.
 
À quelle œuvre invisible est-ce qu’ils collaborent,
Jets d’eau qui sont intermittents pour qu’on écoute
— Dans le silence gris que leur rumeur déflore —
Le Temps s’enfuir pour ainsi dire goutte à goutte.
 

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