Apollinaire

Calligrammes, 1918


Chant de l’honneur


 
 

LE POÈTE


 
Je me souviens ce soir de ce drame indien
Le Chariot d’Enfant un voleur y survient
Qui pense avant de faire un trou dans la muraille
Quelle forme il convient de donner à l’entaille
Afin que la beauté ne perde pas ses droits
Même au moment d’un crime
                                    Et nous aurions je crois
À l’instant de périr nous poètes nous hommes
Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes
 
Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté
N’est la plupart du temps que la simplicité
Et combien j’en ai vu qui morts dans la tranchée
Étaient restés debout et la tête penchée
S’appuyant simplement contre le parapet
 
J’en vis quatre une fois qu’un même obus frappait
Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes
Avec l’aspect penché de quatre tours pisanes
 
Depuis dix jours au fond d’un couloir trop étroit
Dans les éboulements et la boue et le froid
Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture
Anxieux nous gardons la route de Tahure
 
J’ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir
Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure
Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir
Cette nuit est si belle où la balle roucoule
Tout un fleuve d’obus sur nos têtes s’écoule
Parfois une fusée illumine la nuit
C’est une fleur qui s’ouvre et puis s’évanouit
La terre se lamente et comme une marée
Monte le flot chantant dans mon abri de craie
Séjour de l’insomnie incertaine maison
De l’Alerte la Mort et la Démangeaison
 
 

LA TRANCHÉE


 
Ô jeunes gens je m’offre à vous comme une épouse
Mon amour est puissant j’aime jusqu’à la mort
Tapie au fond du sol je vous guette jalouse
Et mon corps n’est en tout qu’un long baiser qui mord
 
 

LES BALLES


 
De nos ruches d’acier sortons à tire-d’aile
Abeilles le butin qui sanglant emmielle
Les doux rayons d’un jour qui toujours renouvelle
Provient de ce jardin exquis l’humanité
Aux fleurs d’intelligence à parfum de beauté
 
 

LE POÈTE


 
Le Christ n’est donc venu qu’en vain parmi les hommes
Si des fleuves de sang limitent les royaumes
Et même de l’Amour on sait la cruauté
C’est pourquoi faut au moins penser à la Beauté
Seule chose ici-bas qui jamais n’est mauvaise
Elle porte cent noms dans la langue française
Grâce Vertu Courage Honneur et ce n’est là
Que la même Beauté
 
 

LA FRANCE


 
                                            Poète honore-là
Souci de la Beauté non souci de la Gloire
Mais la Perfection n’est-ce pas la Victoire
 
 

LE POÈTE


 
Ô poètes des temps à venir ô chanteurs
Je chante la beauté de toutes nos douleurs
J’en ai saisi des traits mais vous saurez bien mieux
Donner un sens sublime aux gestes glorieux
Et fixer la grandeur de ces trépas pieux
 
L’un qui détend son corps en jetant des grenades
L’autre ardent à tirer nourrit les fusillades
L’autre les bras ballants porte des seaux de vin
Et le prêtre-soldat dit le secret divin
 
J’interprète pour tous la douceur des trois notes
Que lance un loriot canon quand tu sanglotes
 
Qui donc saura jamais que de fois j’ai pleuré
Ma génération sur ton trépas sacré
 
Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude
Chantez ce que je chante un chant pur le prélude
Des chants sacrés que la beauté de notre temps
Saura vous inspirer plus purs plus éclatants
Que ceux que je m’efforce à moduler ce soir
En l’honneur de l’Honneur la beauté du Devoir
 

17 décembre 1915.

Commentaire(s)
Déposé par tirache annick le 16 juillet 2014 à 20h18

pourriez-vous me donner l’explication des deux premières strophes (drame indien ... jusqu’à survient) car je l’avoue je ne suis pas sûre de mon interprétation.

je vous en suis par avance très reconnaissante.

bien sincèrement

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Déposé par Christian le 17 juillet 2014 à 06h19

Les deux premiers vers ?
Cela fait référence à la pièce de théâtre ’Le Chariot d’enfant’, de Gérard de Nerval et Joseph Méry d’après l’Indien Soudraka, publiée en 1850.
(Merci Gogole et Wikipe !)

cf. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k745509

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Déposé par Christian le 17 juillet 2014 à 06h39

Reste plus qu’à lire la pièce... Mais est-ce bien utile ? Tant de choses ennuyeuses ont été imprimées depuis Gutenberg. Il vaut mieux rêver

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Déposé par Annick Tirache le 19 août 2014 à 07h37

j’aime comprendre ce que je lis (et y compris les poèmes qui laissent, cependant, une grande liberté d’interprétation) et je vous remercie, Christian, de m’avoir éclairée sur les premières strophes de ce beau poème d’Apollinaire (en tout cas sur leur origine même si, vous avez raison, point n’est besoin de lire les oeuvres dont elles proviennent pour savourer et laisser l’imagination faire son chemin.

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Déposé par Delwyn HILAIRE le 8 novembre 2014 à 15h39

Bonjour. Pourriez-vous me donner des informations et/ou liens en rapport avec le poème "les balles". Je dois en faire l’analyse en histoire de l’art (3ème) et j’ai beaucoup de difficultés à trouver des éléments pour m’aider. Sait-on précisémment quand il a été écrit ? Il fait partie du recueil Calligrammes mais est-ce lui-même un calligramme ? Merci d’avance.

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Déposé par Matuidi Charo le 6 décembre 2015 à 11h04

je trouve ça bite

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