Apollinaire

Poèmes à Lou



Mourmelon-le Grand, 6 avril 1915.


Ma Lou je coucherai ce soir dans les tranchées
Qui près de nos canons ont été piochées
C’est à douze kilomètres d’ici que sont
Ces trous où dans mon manteau couleur d’horizon
Je descendrai tandis qu’éclatent les marmites
Pour y vivre parmi nos soldats troglodytes
Le train s’arrêtait à Mourmelon le Petit
Je suis arrivé gai comme j’étais parti
Nous irons tout à l’heure à notre batterie
En ce moment je suis parmi l’infanterie
Il siffle des obus dans le ciel gris du nord
Personne cependant n’envisage la mort
 
 

*


 
Et nous vivrons ainsi sur les premières lignes
J’y chanterai tes bras comme les cols des cygnes
J’y chanterai tes seins d’une déesse dignes
Le lilas va fleurir Je chanterai tes yeux
Où danse tout un chœur d’angelots gracieux
Le lilas va fleurir ô printemps sérieux
Mon cœur flambe pour toi comme une cathédrale
Et de l’immense amour sonne la générale
Pauvre cœur pauvre amour Daigne écouter le râle
Qui monte de ma vie à ta grande beauté
Je t’envoie un obus plein de fidélité
Et que t’atteigne ô Lou mon baiser éclaté
 
 

*


 
Mes souvenirs se sont ces plaines éternelles
Que virgules ô Lou les sinistres corbeaux
L’avion de l’amour a refermé ses ailes
Et partout à la ronde on trouve des tombeaux
 
 

*


 
Et ne me crois pas triste et ni surtout morose
Malgré toi malgré tout je vois la vie en rose
Je sais comment reprendre un jour mon petit Lou
Fidèle comme un dogue avec des dents de loup
Je suis ainsi mon Lou mais plus tenace encore
Que n’est un aigle alpin sur le corps qu’il dévore
 
 

*


 
Quatre jours de voyage et je suis fatigué
Mais que je suis content d’être parti de Nîmes
Aussi mon Lou chéri je suis gai je suis gai
Et je ris de bonheur en t’écrivant ces rimes
 
 

*


 
Cette boue est atroce aux chemins détrempés
Les yeux des fantassins ont des lueurs navrantes
Nous n’irons plus aux bois les lauriers sont coupés
Les amants vont mourir et mentent les amantes
 
 

*


 
J’entends le vent gémir dans les sombres sapins
Puis je m’enterrerai dans la mélancolie
Ô ma Lou tes grands yeux étaient mes seuls copains
N’ai-je pas tout perdu puisque mon Lou m’oublie
 
 

*


 
Dix-neuf cent quinze année où tant d’hommes sont morts
Va-t’en va-t’en aux Enfers des Furies
Jouons jouons aux dés les dés marquent les sorts
J’entends jouer aux dés les deux artilleries
 
 

*


 
Adieu petite amie ô Lou mon seul amour
Ô mon esclave enfuie
Notre amour qui connut le soleil pas la pluie
Fut un instant trop court
 
La mer nous regardait de son œil tendre et glauque
Et les orangers d’or
Fructifiaient pour nous Ils fleurissent encor
Et j’entends la voix rauque
 
Des canons allemands crier sur Mourmelon
— Appel de la tranchée —
Ô Lou ma rose atroce es-tu toujours fâchée
Avec des yeux de plomb
 
 

*


 
Ô Lou Démone-Enfant aux baisers de folie
Je te prends pour toujours dans mes bras ma jolie
 
 

*


 
Deux maréchaux des logis jouent aux échecs en riant
Une diablesse exquise aux cheveux sanglants se signe à l’eau bénite
Quelqu’un lime une bague avec l’aluminium qui se trouve dans la fusée des obus autrichiens
Un képi de fantassin met du soleil sur cette tombe
Tu portes au cou ma chaîne et j’ai au bras la tienne
Ici on sable le champagne au mess des sous-officiers
Les Allemands sont là derrière les collines
Les blessés crient comme Ariane
Ô noms plaintifs des joies énormes
Rome Nice Paris Cagnes Grasse Vence Sospel Menton Monaco Nîmes
Un train couvert de neige apporte à Tomsk en Sibérie des nouvelles de la Champagne
Adieu mon petit Lou adieu
Adieu Le ciel a des cheveux gris
 

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