Aubigné

Le Printemps


III


 
À longs filets de sang ce lamentable corps
Tire du lieu qu’il fuit le lien de son âme,
Et séparé du cœur qu’il a laissé dehors,
Dedans les forts liens et aux mains de sa dame,
Il s’enfuit de sa vie et cherche mille morts.
 
Plus les rouges destins arrachent loin du cœur
Mon estomac pillé, j’épanche mes entrailles
Par le chemin qui est marqué de ma douleur.
La beauté de Diane ainsi que des tenailles
Tirent l’un d’un côté, l’autre suit le malheur.
 
Qui me voudra trouver détourne par mes pas,
Par les buissons rougis, mon corps de place en place,
Comme un vanneur baissant la tête contre bas
Suit le sanglier blessé aisément à la trace,
Et le poursuit à l’œil jusqu’au lieu du trépas.
 
Diane, qui voudra me poursuivre en mourant,
Qu’on écoute les rocs résonner mes querelles,
Qu’on suive pour mes pas de larmes un torrent,
Tant qu’on trouve séché de mes peines cruelles
Un coffre, ton portrait, et rien au demeurant.
 
Les champs sont abreuvés après moi de douleurs,
Le souci, l’ancolie, et les tristes pensées
Renaissent de mon sang et vivent de mes pleurs,
Et des cieux les rigueurs contre moi courroucées
Font servir mes soupirs à éventer ses fleurs.
 
Un bandeau de fureur épais presse mes yeux
Qui ne discernent plus le danger ni la voie,
Mais ils vont effrayant de leur regard les lieux
Où se trame ma mort, et ma présence effraie
Ce qu’embrassent la terre et la voûte des cieux.
 
Les piteuses forêts pleurent de mes ennuis,
Les vignes, des ormeaux les chères épousées,
Gémissent avec moi et font pleurer leurs fruits
Milles larmes, au lieu des tendrettes rosées
Qui naissaient de l’aurore à la fuite des nuits.
 
Les grands arbres hautains au milieu des forêts
Oyant les arbrisseaux qui mes malheurs dégouttent,
Mettant chef contre chef, et branches près après,
Murmurent par entre eux et mes peines s’acoutent,
Et parmi eux frémit le son de mes regrets.
 
Les rochers endurcis où jamais n’avaient bu
Les troupeaux altérés, avortés de mes peines
Sont fondus en ruisseaux aussitôt qu’ils m’ont vu.
Les plus stériles monts en ont ouvert leurs veines
Et ont les durs rochers montré leur sang ému.
 
Les chênes endurcis ont hors de leur saison
Sué, me ressentant approcher, de colère,
Et de couleur de miel pleurent à foison,
Mais cet humeur était pareil à ma misère,
Essence de mon mal aigre plus que poison.
 
Les taureaux indomptés mugirent à ma voix
Et les serpents émus de leur grottes sifflèrent,
Leurs tortillons grouillant là sentirent les lois
De l’amour ; les lions, tigres et ours poussèrent,
Mus de pitié de moi, leurs cris dedans les bois.
 
Alors des claires eaux l’estomac hérissé
Sentit jusques au fond l’horreur de ma présence,
Éloignant contre bas flot contre flot pressé ;
Je fuis contre la source et veux par mon absence
De moi-même fuir, de moi-même laissé.
 
Mon feu même embrasa le sein moite des eaux,
Les poissons en sautaient, les Nymphes argentines
Tiraient du fond de l’eau des violents flambeaux,
Et enflant d’un doux chant contre l’air leurs poitrines,
Par pitié gazouillaient le discours de mes maux.
 
Ô Seine ! dis-je alors, mais je n’y puis aller,
Tu vas, et si pourtant je ne t’en porte envie,
Pousser tes flots sacrés, abreuver et mouiller
Les mains, la bouche et l’œil de ma belle ennemie,
Et jusques à son cœur tes ondes dévaler.
 
Prends pitié d’un mourant et pour le secourir
Porte de mes ardeurs en tes ondes cachées,
Fais ses feus avec toi subtilement courir,
De son cœur allumé toutes les parts touchées,
Lui donnant à goûter ce qui me fait mourir.
 
Mais quoi ! déjà les Cieux s’accordent à pleurer,
Le soleil s’obscurcit, une amère rosée
Vient de gouttes de fiel la terre énamourer,
D’un crêpe noir la lune en gémit déguisée,
Et tout pour mon amour veut ma mort honorer.
 
Au plus haut du midi, des étoiles les feux
Voyant que le soleil a perdu sa lumière
Jettent sur mon trépas leurs pitoyables jeux
Et d’errynes aspects soulagent ma misère :
L’hymne de mon trépas est chanté par les cieux.
 
Les anges ont senti mes chaudes passions,
Quittent des cieux aimés leur plaisir indicible,
Ils souffrent, affligés de mes afflictions,
Je les vois de mes yeux bien qu’ils soient invisibles,
Je ne suis fasciné de douces fictions.
 
Tout gémit, tout se plaint, et mon mal est si fort
Qu’il émeut fleurs, coteaux, bois et roches étranges,
Tigres, lions et ours et les eaux et leur port,
Nymphes, les vents, les cieux, les astres et les anges.
Tu es loin de pitié et plus loin de ma mort,
 
Plus dure que les rocs, les côtes et la mer,
Plus altière que l’air, que les cieux et les anges,
Plus cruelle que tout ce que je puis nommer,
Tigres, ours et lions, serpents, monstres étranges :
Tu ris en me tuant et je meurs pour aimer.
 

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 28 juillet 2017 à 21h43

C’est mon sang
-------------------     Pays de Poésie 8-10-13

Le vin, dit-il, c’est mon sang,
Et mon corps est dans le pain.

Il bénit l’eau de l’étang,
Et l’on guérit dans ce bain.

Il détruit, d’une parole,
Le vieux dogme empoisonné ;

Il n’est pas maître d’école
Ni gardien d’emprisonnés.

Il parle sur les chemins,
Il soulage avec ses mains.

Prophète, il a bien failli
L’être aussi en son pays.

L’Adversaire, un pervers sphinx,
Le suit d’un regard de lynx.

Un soir, il va prier tard
Au jardin, près de l’enceinte.

Le démon devient renard,
Le monde élève une plainte.

Si tu le peux, prends pitié,
Sage fils du charpentier.

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