Aubigné

Le Printemps


I


 
Tous ceux qui ont goûté combien de morts on treuve
Couvertes sous les fleurs d’une longue amitié,
Ceux qui en bien aimant ont bien su faire preuve
De leurs tueurs et non pas d’un regard de pitié,
 
Ceux qui affriandaient comme moi leurs pensées
D’un poison ensucré, loyer de leur printemps,
Qu’ils lient mes regrets et mes larmes versées,
Et mes sanglots, perdus aux pertes de mon temps.
 
Mais ceux-là qui auront d’une rude sagesse
Résisté à l’amour, les sauvages esprits
Qui n’ont ployé le col au joug d’une maîtresse,
Je leur défends mes vers, mes rages et mes cris.
 
Les uns goûteront bien l’âme de mes complaintes
Par les effets sanglants d’une avare beauté,
Les autres penseraient mes larmes être feintes,
De l’aigreur de mes maux doutants la vérité.
 
Ah ! bien heureux esprits, cessez, je me contente,
N’épiez plus avant le sens de mes propos,
Fuyez au loin de moi, et que je me tourmente
Sans troubler importun de pleurs votre repos !
 
Sus ! tristes amoureux, recourons à nos armes
Pour n’en blesser aucun que nos seins malheureux,
Faisons un dur combat et noyons en nos larmes
Le reste de nos jours en ces sauvages lieux.
 
Usons ici le fiel de nos fâcheuses vies,
Horriblant de nos cris les ombres de ses bois :
Ces roches égarés, ces fontaines suivies
Par l’écho des forêts répondront à nos voix.
 
Les vents continuels, l’épais de ses nuages,
Ces étangs noirs remplis d’aspis, non de poissons,
Les cerfs craintifs, les ours et lézardes sauvages
Trancheront leur repos pour ouïr mes chansons.
 
Comme le feu cruel qui a mis en ruine
Un palais, forcenant léger de lieu en lieu,
Le malheur me dévore, et ainsi m’extermine
Le brandon de l’amour, l’impitoyable Dieu.
 
Hélas ! pans forestiers et vous faunes sauvages,
Ne guérissez-vous point la plaie qui me nuit,
Ne savez-vous remède aux amoureuses rages,
De tant de belles fleurs que la terre produit ?
 
Au secours de ma vie ou à ma mort prochaine
Accourez, déités qui habitez ces lieux,
Ou soyez médecins de ma sanglante peine,
Ou faites les témoins de ma perte vos yeux.
 
Relégué parmi vous, je veux qu’en ma demeure
Me soit marqué le pied d’un délicat plaisir,
Sinon lorsqu’il faudra que consommé je meure,
Satisfait du plus beau de mon triste désir.
 
Le lieu de mon repos est une chambre peinte
De mille os blanchissants et de têtes de morts
Où ma joie est plus tôt de son objet éteinte :
Un oubli gracieux ne la pousse dehors.
 
Sortent de là tous ceux qui ont encore envie
De semer et chercher quelque contentement :
Viennent ceux qui voudront me ressembler de vie,
Pourvu que l’amour soit cause de leur tourment.
 
Je mire en adorant dans une anatomie
Le portrait de Diane, entre les os, afin
Que voyant sa beauté ma fortune ennemie
L’environne partout de ma cruelle fin :
 
Dans le corps de la mort j’ai enfermé ma vie
Et ma beauté paraît horrible dans les os.
Voilà comment ma joie est de regret suivie,
Comment de mon travail la mort seule a repos.
 
Je veux punir les yeux qui premier ont connue
Celle qui confina mes regrets en ces lieux :
Jamais votre beauté n’approchera ma vue
Que ces champs ennemis du plaisir de mes yeux.
 
Jamais le pied qui fit les premières approches
Dans le piège d’amour ne marchera aussi
De carreau plus poli que ses hideuses roches
Où à mon gré trop tôt il s’est réendurci.
 
Tu n’auras plus de gants, ô malheureuse dêtre
Qui promis mon départ et le tins constamment,
Un épieu raboteux te fera méconnaître
Si Madame voulait faire un autre serment.
 
L’estomac aveuglé en qui furent trahies
Mes veines, et par qui j’engageai ma raison,
Ira nu et ouvert aux chaleurs et aux pluies,
Ne changeant de l’habit comme de la saison :
 
Mais un gris envieux, un tanné de tristesse
Couvriront sans façon mon corps plein de sueurs :
Mon front battu, lavé des orages ne laisse
Les traces et les pas du ruisseau de mes pleurs.
 
Croissez comme mes maux, hideuse chevelure,
Mes larmes, arrosez leur racines, je veux,
Puisque l’acier du temps fuit le mal que j’endure,
L’acier me laisse horrible et laisse mes cheveux.
 
Tout cela qui sent l’homme à mourir me convie,
En ce qui est hideux je cherche mon confort :
Fuyez de moi, plaisirs, heurs, espérance et vie,
Venez, maux et malheurs et désespoir et mort !
 
Je cherche les déserts, les roches égarées,
Les forêts sans chemin, les chênes périssants,
Mais je hais les forêts de leurs feuilles parées,
Les séjours fréquentés, les chemins blanchissants.
 
Quel plaisir c’est de voir les vieilles haridelles
De qui les os mourants percent les vieilles peaux :
Je meurs des oiseaux gais volants à tire d’ailes,
Des courses de poulains et des sauts de chevreaux !
 
Heureux quand je rencontre une tête séchée,
Un massacre de cerf, quand j’ois les cris des faons ;
Mais mon âme se meurt de dépit asséchée,
Voyant la biche folle aux sauts de ses enfants.
 
J’aime à voir de beautés la branche déchargée,
À fouler le feuillage étendu par l’effort
D’automne, sans espoir leur couleur orangée
Me donne pour plaisir l’image de la mort.
 
Un éternel horreur, une nuit éternelle
M’empêche de fuir et de sortir dehors
Que de l’air courroucé une guerre cruelle
Ainsi comme l’esprit, m’emprisonne le corps !
 
Jamais le clair soleil ne rayonne ma tête,
Que le ciel impiteux me refuse son œil,
S’il pleut qu’avec la pluie il crève de tempête,
Avare du beau temps et jaloux du soleil.
 
Mon être soit hiver et les saisons troublées,
De mes afflictions se sente l’univers,
Et l’oubli ôte encore à mes peines doublées
L’usage de mon luth et celui de mes vers.
 
Ainsi comme le temps frissonnera sans cesse
Un printemps de glaçons et tout l’an orageux,
Ainsi hors de saison une froide vieillesse
Dès l’été de mes ans neige sur mes cheveux.
 
Si quelquefois poussé d’une âme impatiente
Je vois précipitant mes fureurs dans les bois,
M’échauffant sur la mort d’une bête innocente,
Ou effrayant les eaux et les monts de ma voix,
 
Milles oiseaux de nuit, mille chansons mortelles
M’environnent, volant par ordre sur mon front :
Que l’air en contrepoids fâché de mes querelles
Soit noirci de hiboux et de corbeaux en rond.
 
Les herbes sécheront sous mes pas, à la vue
Des misérables yeux dont les tristes regards
Feront tomber les fleurs et cacher dans la nue
La lune et le soleil et les astres épars.
 
Ma présence fera dessécher les fontaines
Et les oiseaux passants tomber morts à mes pieds,
Étouffés de l’odeur et du vent de mes peines :
Ma peine étouffe-moi, comme ils sont étouffés !
 
Quant vaincu de travail, je finirai par crainte,
Au repos étendu au pied des arbres verts,
La terre autour de moi crèvera de sang teinte,
Et les arbres feuillus seront tôt découverts.
 
Déjà mon col lassé de supporter ma tête
Se rend sous un tel faix et sous tant de malheurs,
Chaque membre de moi se dessèche et s’apprête
De chasser mon esprit, hôte de mes douleurs.
 
Je chancelle incertain et mon âme inhumaine
Pour me vouloir faillir trompe mes volontés :
Ainsi que vous voyez en la forêt un chêne
Étant demi-coupé branler des deux côtés.
 
Il reste qu’un démon connaissant ma misère
Me vienne un jour trouver aux plus sombres forêts ;
M’essayant, me tentant pour que je désespère,
Que je suive ses arts, que je l’adore après :
 
Moi, je résisterai, fuyant la solitude
Et des bois et des rocs, mais le cruel suivant
Mes pas assiégera mon lit et mon étude,
Comme un air, comme un feu, et léger comme un vent.
 
Il m’offrira de l’or, je n’aime la richesse,
Des états, des faveurs, je méprise les cours,
Puis me promettera le corps de ma maîtresse :
À ce point Dieu viendra soudain à mon secours.
 
Le menteur empruntant la même face belle,
L’idée de mon âme et de mon doux tourment,
Viendra entre mes bras apporter ma cruelle,
Mais je n’embrasserai pour elle que du vent.
 
Tantôt une fumée épaisse, noire, ou bleue
Passant devant mes yeux me fera tressaillir ;
En bouc et en barbet, en fascinant ma vue,
Au lit de mon repos il viendra m’assaillir.
 
Neuf gouttes de pur sang naîtront sur ma serviette,
Ma coupe brisera sans coup entre mes mains,
J’oirai des coups en l’air, on verra des bluettes
De feus que pousseront les Démons inhumains.
 
Puis il viendra tantôt un courrier à la porte
En courtisan, mais lors il n’y entrera pas ;
Enfin me tourmentant, suivant en toute sorte,
Mes os s’assècheront jusques à mon trépas.
 
Et lorsque mes rigueurs auront fini ma vie
Et que pour le mourir finira mon souffrir,
Quand de me tourmenter la fortune assouvie
Voudra mes maux, ma vie et son ire finir,
 
Nymphes qui avez vu la rage qui m’affole,
Satyres que je fis contrister à ma voix,
Baptissez en pleurant quelque pauvre mausole
Aux fonds plus égarés et plus sombre des bois ;
 
Plus heureux mort que vif, si mon âme éveillée
Des enfers, pour revoir mon sépulcre une fois,
Trouvait autour de moi la bande échevelée
Des Dryades compter mes peines de leurs voix,
 
Que pour éterniser la sanguinaire force
De mes amours ardents et de mes maux divers,
Le chêne plus prochain portât en son écorce
Le succès de ma mort et ma vie en ces vers.
 
Quand serf, brûlant, géh’nné, trop fidèle, je pense
Vaincre un cœur sans pitié, sourd, sans yeux et sans loi,
Il a d’ire, de mort, de rage et d’inconstance
Payé mon sang, mes feux, mes peines et ma foi.
 
Que du blond Apollon le rayon doré n’entre
En ma grotte sans jour, que jamais de son œil
Nul planète ne jette un rayon dans mon antre,
Sinon Saturne seul pour incliner au deuil.
 

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