Théodore de Banville

Les Cariatides, 1843


Décor


 
Dans les grottes sans fin brillent les Stalactites.
 
Du cyprès gigantesque aux fleurs les plus petites,
Un clair jardin s’accroche au rocher spongieux,
Lys de glace, roseaux, lianes, clématites.
 
Des thyrses pâlissants, bouquets prestigieux,
Naissent, et leur éclat mystique divinise
Des villes de féerie au vol prodigieux.
 
Voici les Alhambras où Grenade éternise
Le trèfle pur ; voici les palais aux plafonds
En feu, d’où pendent clairs les lustres de Venise.
 
Transparents et pensifs, de grands sphinx, des griffons
Projettent des regards longs et mélancoliques
Sur des Dieux monstrueux aux costumes bouffons.
 
Dans un tendre cristal aux reflets métalliques
S’élancent, dessinant le rythme essentiel,
Vos clochetons à jour, ô sveltes basiliques,
 
Et sous l’arbre sanglant et providentiel
De la croix, sont éclos, enamourés des mythes,
Les vitraux où revit tout le peuple du ciel.
 
Stalactites tombant des voûtes, stalagmites
Montant du sol, partout les orgueilleux glaçons
Argentent de splendeurs l’horizon sans limites.
 
Babels de diamants où courent des frissons,
Colonnes à des Dieux inconnus dédiées,
Souterrains éblouis, miraculeux buissons,
 
Tout frémit : cent lueurs baignent, irradiées,
Les coupoles qui sont pareilles à des cieux.
Pourtant c’est le destin, voûtes incendiées !
 
Le voyageur, ravi dans ce lieu précieux
Et sachant qu’une Nymphe auguste est son hôtesse,
Parfois sur vos trésors lève un œil soucieux.
 
Quel trouble appesanti sur leur délicatesse
Pare de la langueur mourante du sommeil
Ces merveilles du rêve, et d’où vient leur tristesse ?
 
Hélas ! l’ardent soleil de Dieu, le vrai soleil
Ne les éclaire pas de son regard propice
Et fait voler plus haut ses flèches d’or vermeil.
 
Sous un mont que jamais le lierre ne tapisse,
Vit cet enchantement qui tremble au son du cor,
Gardé par la caverne et par le précipice.
 
Mais (chère nymphe, ô Muse inassouvie encor,
Que devance le chœur ailé des Métaphores),
Pour installer ce rare et flamboyant décor,
 
Sous ces blancs chapiteaux et ces arceaux sonores
Où les métaux ont mis leur charme et leurs poisons,
Il a fallu les pleurs des Soirs et des Aurores.
 
Car, toi pour qui le roc orna ces floraisons
De rose, de safran et d’azur constellées,
Tu le sais, Poésie, ange de nos raisons,
 
Ces caprices divins sont des larmes gelées !
 

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