Théodore de Banville

Sonnailles et Clochettes, 1890


Lapins


 
Les petits lapins, dans le bois,
Folâtrent sur l’herbe arrosée
Et, comme nous le vin d’Arbois,
Ils boivent la douce rosée.
 
Gris foncé, gris clair, soupe au lait,
Ces vagabonds, dont se dégage
Comme une odeur de serpolet,
Tiennent à peu près ce langage :
 
« Nous sommes les petits Lapins,
Gens étrangers à l’écriture,
Et chaussés des seuls escarpins
Que nous a donnés la Nature.
 
Près du chêne pyramidal
Nous menons les épithalames,
Et nous ne suivons pas Stendhal
Sur le terrain des vieilles dames.
 
N’ayant pas lu Dostoïevski,
Nous conservons des airs peu rogues
Et certes, ce n’est pas nous qui
Nous piquons d’être psychologues.
 
Exempts de fiel, mais non d’humour
Et fuyant les ennuis moroses,
Tout le temps nous faisons l’amour,
Comme un rosier fleurit ses roses.
 
Nous sommes les petits Lapins.
C’est le poil qui forme nos bottes,
Et, n’ayant pas de calepins,
Nous ne prenons jamais de notes.
 
Nous ne cultivons pas le Kant ;
Son idéale turlutaine
Rarement nous attire. Quant
Au fabuliste La Fontaine,
 
Il faut qu’on adore à genoux ;
Mais nous préférons qu’on se taise,
Lorsque méchamment on veut nous
Raconter une pièce à thèse.
 
Étant des guerriers du vieux jeu,
Prêts à combattre pour Hélène,
Chez nous on fredonne assez peu
Les airs venus de Mytilène.
 
Préférant les simples chansons
Qui ravissent les violettes,
Sans plus d’affaire, nous laissons
Les raffinements aux belettes.
 
Ce ne sont pas les gazons verts
Ni les fleurs, dont jamais nous rîmes
Et, qui pis est, au bout des vers
Nous ne dédaignons pas les rimes.
 
En dépit de Schopenhauer,
Ce cruel malade qui tousse,
Vivre et savourer le doux air
Nous semble une chose fort douce,
 
Et dans la bonne odeur des pins
Qu’on voit ombrageant ces clairières,
Nous sommes les tendres Lapins
Assis sur leurs petits derrières. »
 

27 novembre 1888.

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 14 décembre 2012 à 15h50

Je suis un lapin vert, et les herbes fanées
M’inspirent la pitié, bien au-delà des mots,
Et au jardin les fleurs, et au bois les rameaux.
Si ma façon d’écrire est un peu surannée,

Je ne veux, pour autant, qu’elle soit condamnée.
Pour oublier (sinon pour apaiser) mes maux,
Je prise les sonnets, les chansons, les chromos
Et, dessous le sapin, l’offrande enrubannée.

Car jamais je n’ai su me montrer incisif :
Mon esprit de lapin est resté trop naïf
Pour cueillir de mes dents le végétal qui tremble.

Mon coeur n’a point appris à feindre, ou à ruser,
Avec ces belles fleurs, j’aimerais m’amuser.
On nous verra danser peut-être, un jour, ensemble.

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