Théodore de Banville


Les Théâtres d’enfants


 
Bonsoir, chère Évohé. Comment vous portez-vous ?
Vous arrivez bien tard ! Comme vos yeux sont doux
Ce soir ! deux lacs du ciel ! et la robe est divine.
Quel écrin ! vous aimez Diaz, on le devine.
Vos poignets amincis sortent comme des fleurs
De cette mousseline aux replis querelleurs ;
  Ce col simple est charmant, ce chapeau de peluche
Blanche, ce tour de tête avec son humble ruche,
Vous donnent, ma déesse, un air tout virginal,
Et chez vous Gavarni complète Juvénal.
  Vous marcheriez sans bruit parmi les feuilles sèches,
Et si jamais l’enfant Éros manque de flèches,
Il vous demandera les cils de cet œil noir.
Quel dommage qu’il soit déjà samedi soir,
Et qu’il faille chanter, ô ma Muse folâtre !
Car je vous aurais dit : « Le feu brille dans l’âtre,
La verte salamandre y sautille en rêvant ;
Laissons tomber la pluie et soupirer le vent,
Car les sophas sont doux loin des regards moroses,
Et nos verres de vin sont pleins de rayons roses. »
  Mais Karr peut seul flâner aux grèves d’Étretat.
Un dieu ne nous fit pas ces loisirs : notre état,
C’est de fouetter au sang, comme Croquemitaine,
Tous les petits vauriens, d’une façon hautaine.
Nous leur faisons bien peur ! Heureusement je vois
Que mon Croquemitaine, avec sa grosse voix,
Avale à belles dents les bonbons aux pistaches,
Porte des bas à jour et n’a pas de moustaches.
La moustache irait mal avec sa douce peau.
  Mais nous perdons du temps ! Jetez là ce chapeau,
La robe, les jupons ; tirez cette baleine,
Ce bas de cachemire avec sa blanche laine ;
Ôtez ce joyau d’or et ce petit collier.
Il faut, ma chère enfant, vous mettre en cavalier.
Nous allons dans un bouge où, tout le long du drame,
L’on est fort exposée en costume de femme.
Passez ce pantalon et ces bottines, qui
Viennent de chez Renard et de chez Sakoski ;
Cachez votre beau sein dans un gilet bien juste.
Ce frac va déguiser tous les trésors du buste.
Bien. Maintenant, prenez, comme les plus ardents,
Le twine sur le bras et le cigare aux dents ;
Faites mordre à propos par l’épingle inhumaine
Vos cheveux d’or. C’est tout. Venez, et Dieu nous mène !
  Le Tartare des Grecs, où le cruel Typhon
Les cent gueules en feu paraît encor bouffon ;
Tobolsk, la rue aux Ours, qui n’a pas de Philistes,
L’enfer, où pleureront les matérialistes,
La Thrace aux vents glacés, les monts Hymalaïa,
L’hôtel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia,
Mourzouk, où l’on rôtit l’homme comme une dinde,
Les mines de Norwège et les grands puits de l’Inde,
Asiles du serpent et du caméléon,
L’Etna, Botany-Bay, l’Islande et l’Odéon
Sont des Édens charmants et des pays du Tendre,
À côté de l’endroit où nous allons nous rendre.
  Nulle part, fût-ce même au fond de la Cité,
L’Impudeur, la Débauche et la Lubricité,
La Luxure au front blanc creusé de cicatrices,
Et le Libertinage avec ses mille vices,
Ne dansèrent en chœur ballets plus triomphants !
C’est ce que l’on appelle un Théâtre d’enfants.
Figure-toi, lecteur, une boîte malsaine ;
Des lauriers de papier couronnent l’avant-scène,
Et vous voyez se tordre avec un air moqueur
Des camaïeus bleu tendre à soulever le cœur.
Quatre violons faux grincent avec la flûte,
La clarinette beugle, et dans leur triste lutte
Le cornet à piston survient tout essoufflé,
Comme un cheval boiteux pris dans un champ de blé,
Et qui, les yeux hagards, s’enfuit avec démence.
  Mais le rideau se lève et la pièce commence.
Des petits malheureux affublés d’oripeaux,
Infirmes, rabougris, et suant dans leurs peaux,
Récitent une prose à crier : « À la garde ! »
Et brament des couplets d’une voix nasillarde.
La scrofule a détruit les ailes de leur nez ;
Leur joue est molle et tombe en plis désordonnés ;
Les yeux tout chassieux prennent des tons d’absinthe,
Et l’épine dorsale a l’air d’un labyrinthe.
Ils sautent au hasard comme de petits faons.
Vous, homme simple et bon, rien qu’à voir ces enfants,
Estropiés sans doute et battus par leurs maîtres,
Vous les plaignez déjà, ces pauvres petits êtres !
  Mais un monsieur bien mis, un abonné du lieu,
Qui hante la coulisse et fait le Richelieu,
Vous apprend que ces nains, dont la race fourmille,
Ont cinquante ans et sont des pères de famille.
Ils grisonnent ; ils sont comme vous, chers lecteurs,
Gardes nationaux, poètes, électeurs,
Et portent des faux cols ; c’est le vice précoce
Qui les a desséchés comme un pois dans sa cosse ;
Leur femme, déjà vieille, élève un rossignol,
Et l’un d’eux est orné de quelque ordre espagnol.
  À ces mots, voyant clair dans ce honteux arcane,
Honnête citadin, vous prenez votre canne,
Et le sage parti, trois fois sage en effet,
De fuir en maudissant le maire et le préfet,
À moins que, comme nous, aimant l’allégorie,
Vous ne restiez pour voir la fantasmagorie.
C’est un spectacle heureux et d’un effet hardi.
Il ne vous montre pas la lune en plein midi,
Mais il donne le droit d’éteindre les chandelles.
L’amour est libre alors et vole à tire-d’ailes,
Et l’on peut souhaiter un endroit écarté
Où de n’être pas chaise on ait la liberté.
  Serrez-vous contre moi, chère Évohé, ma muse !
Voici l’heure où bientôt l’habit qui les abuse
Va devenir utile, abominablement.
Trois fois heureux encor si ce déguisement,
À dessein médité pour ce moment critique,
Peut éloigner de vous ce public éclectique !
Donc, à ces cris que pousse en mourant la vertu,
Honteuse de mourir sans avoir combattu,
Au bruit de ces soupirs qu’un faible écho répète,
Sauvons-nous au hasard sans tambour ni trompette !
Allons chez nous, ma mie, ô ma Muse à l’œil bleu !
Et, la main dans la main, lisons au coin du feu,
Cependant qu’au dehors le vent siffle et détonne,
Les Chants du crépuscule et Les Feuilles d’automne.
  Car, tandis que là-bas l’enfance, sous le fouet,
À de honteux vieillards sert de honteux jouet,
Il est doux de revoir, dans les odes écloses,
Les beaux petits enfants sourire avec les roses,
Et la mère au beau front pour ce charmant essaim
Répandre sans compter les perles de son sein ;
Et d’écouter en soi chanter avec les heures
L’harmonieux concert des voix intérieures !
 

Décembre 1845.

Odes funambulesques, 1857

Commentaire (s)

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Jасоb : Lе Dépаrt

Βеrtrаnd : Μоn Βisаïеul

Ρоnсhоn : Lе Gigоt

Lа Fоntаinе : Lе Сhаrtiеr еmbоurbé

Jасоb : Silеnсе dаns lа nаturе

Βоilеаu : Sаtirе VΙΙΙ : «Dе tоus lеs аnimаuх qui s’élèvеnt dаns l’аir...»

Sigоgnе : «Се соrps défiguré, bâti d’оs еt dе nеrfs...»

Du Βеllау : «Соmtе, qui nе fis оnс соmptе dе lа grаndеur...»

Βаudеlаirе : Αu Lесtеur

Сhrеtiеn dе Τrоуеs : «Се fut аu tеmps qu’аrbrеs flеurissеnt...»

Τоulеt : «Dаns lе lit vаstе еt dévаsté...»

Riсtus : Jаsаntе dе lа Viеillе

☆ ☆ ☆ ☆

Lаfоrguе : Соmplаintе d’un аutrе dimаnсhе

Vеrlаinе : Lе Dеrniеr Dizаin

Νоël : Visiоn

Siеfеrt : Vivеrе mеmеntо

Dеshоulièrеs : Sоnnеt burlеsquе sur lа Ρhèdrе dе Rасinе

Τоulеt : «Τоi qui lаissеs pеndrе, rеptilе supеrbе...»

Siсаud : Lа Grоttе dеs Léprеuх

Соppéе : «Сhаmpêtrеs еt lоintаins quаrtiеrs, је vоus préfèrе...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сurаrе= sur Οisеаuх dе pаssаgе (Riсhеpin)

De Сurаrе- sur «Ιl n’еst riеn dе si bеаu соmmе Саlistе еst bеllе...» (Μаlhеrbе)

De Сосhоnfuсius sur Lа Соlоmbе pоignаrdéе (Lеfèvrе-Dеumiеr)

De Сосhоnfuсius sur Lе Саuсhеmаr d’un аsсètе (Rоllinаt)

De Сосhоnfuсius sur «Μаrs, vеrgоgnеuх d’аvоir dоnné tаnt d’hеur...» (Du Βеllау)

De Xi’аn sur Lе Gigоt (Ρоnсhоn)

De Jаdis sur «Lе Sоlеil l’аutrе јоur sе mit еntrе nоus dеuх...» (Rоnsаrd)

De Jаdis sur «Qu’еst-се dе vоtrе viе ? unе bоutеillе mоllе...» (Сhаssignеt)

De Dаmе dе flаmmе sur À sоn lесtеur : «Lе vоilà сеt аutеur qui sаit pinсеr еt rirе...» (Dubоs)

De Yеаts sur Ρаul-Jеаn Τоulеt

De Ιо Kаnааn sur «Μаîtrеssе, quаnd је pеnsе аuх trаvеrsеs d’Αmоur...» (Rоnsаrd)

De Rоzès sur Μédесins (Siсаud)

De Dаmе dе flаmmе sur «Hélаs ! vоiсi lе јоur quе mоn mаîtrе оn еntеrrе...» (Rоnsаrd)

De Jаdis sur «J’аdоrе lа bаnliеuе аvес sеs сhаmps еn friсhе...» (Соppéе)

De Rоzès sur Lе Сhеmin dе sаblе (Siсаud)

De Sеzоr sur «Jе vоudrаis biеn êtrе vеnt quеlquеfоis...» (Durаnt dе lа Βеrgеriе)

De KUΝG Lоuisе sur Villе dе Frаnсе (Régniеr)

De Сurаrе- sur «Épоuvаntаblе Νuit, qui tеs сhеvеuх nоirсis...» (Dеspоrtеs)

De Xi’аn sur Jеhаn Riсtus

De Villеrеу јеаn -pаul sur Détrеssе (Dеubеl)

De ΒооmеrаngΒS sur «Βiеnhеurеuх sоit lе јоur, еt lе mоis, еt l’аnnéе...» (Μаgnу)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе