Baudelaire

Les Fleurs du Mal, 1857


Les Phares


 
Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;
 
Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays ;
 
Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;
 
Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;
 
Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand cœur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats ;
 
Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;
 
Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;
 
Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;
 
Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les cœurs mortels un divin opium !
 
C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !
 
Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 11 février 2013 à 16h56

Prévert pour sa candeur et son sens de l’humour,
Orléans pour sa soif auprès de la fontaine,
Bruant pour ses marlous et ses filles qui traînent,
Baudelaire pour l’art de rendre amer l’amour.

Rostand, car son esprit jamais ne fut trop lourd,
Césaire au nom des droits de l’homme noir en peine,
Apollinaire ayant lyre la plus humaine,
Et Saint-Amant qui au cri du devoir est sourd.

Rimbaud, car il voulut vraiment changer la vie,
Germain Nouveau chantant au gré de ses envies,
Eluard, bel amant de Dame Liberté.

Aragon, triomphal porteur de résistance,
Villon le vagabond, chantre des inconstances,
Et Ronsard le plus pur, des muses la fierté.

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Déposé par Jamel JAMIL le 23 juin 2013 à 20h54

"Votre" (éternité) au lieu de "votre"...

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Christian le 24 juin 2013 à 18h43

Non non, c’est bien "votre éternité" avec une minuscule, regardez les éditions sérieuses ou books.google.
On ne met une majuscule aux pronoms qui se rapportent à Dieu que dans les livres religieux, il me semble. Sinon ça devient trop lourd.

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