Rémy Belleau


La Bergerie


 

Chanson


Comme la vigne tendre
Bourgeonnant vient étendre
En menus entrelacs
      Ses petits bras
Et, de façon gentille,
Mollette s’entortille
À l’entour des ormeaux,
À petits nœuds glissante
Sur le ventre rampante
Des prochains arbrisseaux,
 
Et comme le lierre
En couleuvrant se serre
De maint et maint retour
      Tout à l’entour
Du tige et du branchage
De quelque bois sauvage,
Épandant son raisin
Dessus la chevelure
De la verte ramure
Du chêne son voisin,
 
Ainsi puissè-je étreindre
Ton beau col et me joindre
Contre l’ivoire blanc
      De ton beau flanc,
Attendant l’escarmouche
De ta langue farouche
Et la douce liqueur
Que ta lèvre mignonne,
Libérale, me donne
Pour enivrer mon cœur.
 
Sus donc, que je t’embrasse
Avant, qu’on entrelace
Tout autour de mon col
      Le marbre mol
De tes longs bras, maîtresse
Puis me baise et me presse
Et me rebaise encore
D’un baiser qui me tire
L’âme quand je soupire
Dessus tes lèvres d’or.
 
De moi, si je t’approuche,
J’enterai sur ta bouche
Un baiser éternel,
      Continuel :
Puis en cent mille sortes
De bras et de mains fortes
Sur ton col me lierai
D’un nœud qui longtemps dure
Et par qui je te jure
Qu’en baisant je mourrai.
 
Si j’ai cet heur, ma vie,
Ni la mort ni l’envie
Ni le somme plus doux
      Ni le courroux
Ni les rudes menaces,
Non pas même les Grâces,
Les vins ni les appas
Des tables ensucrées,
De tes lèvres pourprées
Ne m’arracheraient pas.
 
Mais sur la bouche tienne
Et toi dessus la mienne.
Languissants, nous mourrions
      Et passerions,
Deux âmes amoureuses,
Les rives tortueuses
Par dessus la noire eau
Courant dedans la salle
De ce royaume pâle,
En un même bateau.
 
Là, par les vertes prées
De couleur diaprées
En ce royaume noir,
      Nous irions voir
Les terres parfumées,
Qui, sans être entamées
Sous le coutre tranchant,
De fécondes mamelles
Les moissons éternelles
Sont toujours épanchant.
 
Là, toujours y soupire
Un gracieux zéphyre,
Qui d’un vent doucelet,
      Mignardelet,
Se joue et se brandille,
Se branche et se pandille
D’ailerons peinturés,
Sous la forêt myrtine
Et la verte crépine
Des beaux lauriers sacrés.
 
Là, les lys et les roses
De leurs robes décloses
Font renaître en tout temps
      Un beau printemps,
L’œillet et l’amaranthe,
Le narcisse et l’acanthe,
Cent mille et mille fleurs
Y naissent , dont l’haleine,
L’air, les bois et la plaine
Embâme de senteurs.
 
Là, sur la rive herbeuse,
Une troupe amoureuse
Rechante le discours
      De ses amours :
Une autre, sous l’ombrage
De quelque antre sauvage,
Lamente ses beaux ans,
Mais las ! en ce lieu sombre,
Ce n’est plus rien qu’une ombre
Des images vivants.
 
Je sais bien qu’à l’entrée
Une troupe sacrée
Clinera devant nous
      Et, devant tous,
Nous fera cette grâce
De choisir notre place
Dessus de verts gazons,
Tapissés de verveine,
De thym, de marjolaine
Et d’herbeuses toisons.
 
Je sais qu’il n’y a dame,
Non celle dont la flamme
Vint la flamme tenter
      De Jupiter,
Qui s’offensât, cruelle,
De nous voir devant elle
Nous mettre au plus haut lieu,
Ni celle qui la guerre
Alluma dans sa terre,
Fille de ce grand dieu.
 

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