Rémy Belleau

[Posthumes]


La Pierre aqueuse


 
C’était une belle brune
Filant au clair de la Lune,
Qui laissa choir son fuseau
Sur le bord d’une fontaine,
Mais courant après sa laine
Plongea la tête dans l’eau,
 
Et se noya la pauvrette :
Car à sa voix trop faiblette
Nul son désastre sentit :
Puis assez loin ses compagnes
Parmi les vertes campagnes
Gardaient leur troupeau petit.
 
Ah ! trop cruelle aventure !
Ah ! mort trop fière et trop dure !
Et trop cruel le flambeau
Sacré pour son Hyménée,
Qui l’attendant, l’a menée
Au lieu du lit, au tombeau.
 
Et vous, Nymphes fontainières
Trop ingrates et trop fières,
Qui ne vîntes au secours
De cette jeune bergère,
Qui faisant la ménagère
Noya le fil de ses jours.
 
Mais en souvenance bonne
De la bergère mignonne,
Émus de pitié, les Dieux
En ces pierres blanchissantes
De larmes toujours coulantes
Changent l’émail de ses yeux.
 
Non plus yeux, mais deux fontaines,
Dont la source et dont les veines
Sourdent du profond du cœur :
Non plus cœur, mais une roche
Qui lamente le reproche
D’Amour et de sa rigueur.
 
Pierre toujours larmoyante,
À petit flots ondoyante,
Sûrs témoins de ses douleurs :
Comme le marbre en Sipyle
Qui se fond et se distille
Goutte à goutte en chaudes pleurs.
 
Ô chose trop admirable,
Chose vraiment non croyable,
Voir rouler dessus les bords
Une eau vive qui ruisselle,
Et qui de course éternelle,
Va baignant ce petit corps !
 
Et pour le cours de cette onde
La pierre n’est moins féconde
Ni moins grosse, et vieillissant
Sa pesanteur ne s’altère :
Ains toujours demeure entière
Comme elle était en naissant.
 
Mais est-ce que de nature
Pour sa rare contexture
Elle attire l’air voisin,
Ou dans soi qu’elle recèle
Cette humeur qu’elle amoncelle
Pour en faire un magasin ?
 
Elle est de rondeur parfaite,
D’une couleur blanche et nette
Agréable et belle à voir,
Pleine d’humeur qui ballotte
Au dedans, ainsi que flotte
La glaire en l’œuf au mouvoir.
 
Va, pleureuse, et te souvienne
Du sang de la plaie mienne
Qui coule et coule sans fin,
Et des plaintes épandues
Que je pousse dans les nues
Pour adoucir mon destin.
 

Le Béryl


 
Le Béryl que je chante est une pierre fine,
Imitant le vert-gai des eaux de la marine,
Quand les fiers Aquilons mollement accoiffés
Ont fait place aux Zéphyrs sur les flots reposés.
Quelquefois le Béryl a la face dorée
Comme liqueur de miel fraîchement épurée,
Dont le lustre est faiblet s’il n’est fait à biseau :
Car le rebat de l’angle hausse son lustre beau,
Autrement languissant, morne & de couleur paille,
Sans les rayons doublés que lui donne la taille.
 
Le meilleur est celui dont le visage peint
De l’Émeraude fine imite le beau teint :
Seul le rivage Indois le Béryl nous envoie,
Soit ou vert ou doré. Pour les durtés du foie
Et pour le mal des yeux il est fort souverain :
Les soupirs trop hâtés il apaise soudain,
Le hoquet & les rots : entretient le ménage
De l’homme & de la femme ès lois de mariage :
Il chasse la paresse, & d’un pouvoir ami
Il rabaisse l’orgueil d’un cruel ennemi.
 
Béryl, je te suppli, si telle est ta puissance,
Chasse notre ennemi hors les bornes de France,
Trop le peuple Français a senti les efforts
De son bras enivré du sang de tant de morts.
 



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