Béroalde


Complainte


 
D’un triste désespoir ma vie je bourrelle,
Je la veux obscurcir d’une nuit éternelle,
Puisque je suis si loin de mon heureux soleil,
Car sans âme je vis, sans poumon je respire,
Et absent de mon bien mon douloureux martyre
Ensevelit mon cœur sous l’oublieux sommeil.
 
Je vis, je ne vis pas, je meurs, je ne meurs pas,
Il n’y a point de vie, il n’est point de trépas,
Mais un ingrat destin sans cesse me tourmente,
Car je ne puis mourir pource que je suis mort,
Et je ne suis pas mort, pour autant que mon sort
Fait qu’encore dans moi un vain esprit se sente.
 
Je ne suis pas vivant, pour autant que mon cœur
Ne reçoit mouvement, puissance ni chaleur,
Que des heureux brasiers que l’amour y attise :
Je ne suis pas éteint, je ne fais que languir
Pressé de mon tourment : car je ne puis mourir
Si loin de la beauté dont la vie j’ai prise.
 
Éloigné de mon feu je ne puis m’attiser,
Éloigné de ma mort je ne puis expirer,
Ainsi faut que je vive et faut que je trépasse,
En ma vie est ma mort, en mon bien ma douleur,
En ma nuit ma lumière, en mon mal mon bonheur,
Ainsi mon sort divers même soin me compasse.
 
Celle qui a ravi par sa force mon cœur,
Qui le fait vivre en moi par sa douce rigueur,
Et qui par ses beaux yeux humblefière, le tue,
L’ôte cruellement, le remet doucement,
Me l’arrache humblement, me le rend fièrement,
Gouvernant mes destins d’une sorte inconnue.
 
Je veux en mon ennui fondre en larmes de feu,
Et dans mon feu glacé consumer peu à peu,
Tirant de mes poumons par torrent mon haleine,
Je veux sans m’épargner distiller en humeur,
M’évanouir en air, au fort de ma chaleur,
Pour n’être n’étant point une semblance vaine.
 
Je veux être un beau mort vivant entre les morts,
Mourant entre les vifs par les cruels efforts
Du sort inévitable à mes désirs contraire,
Et comme on jette au loin ceux qui sont trépassés,
Je fuirai aux déserts tant que mes nerfs cassés
Fassent mourir d’un mort, par la mort la misère.
 
Je ne veux plus chercher au monde de pitié,
Je ne veux plus loger en mon cœur d’amitié,
Puisqu’elle cause en moi la cause de ma haine ;
Si ferai, la pitié encor je chercherai,
Pour enfin être aimé, encore j’aimerai,
Possible en ce faisant j’adoucirai ma peine.
 
Non non, je veux périr : car d’un destin heureux
Témoignant à jamais mon dommage amoureux,
Je vivrai par ma mort, je mourrai par ma vie,
Un dernier désespoir mon cœur consolera,
Et contente à la fin mon âme sortira
Des ceps qui si longtemps l’ont tenue asservie.
 
Larmes toutes de sang montreront ma douleur,
Les visibles soupirs des fragments de mon cœur
Seront justes témoins du malheur que j’endure,
Mes cris remplis d’effroi petits corps deviendront,
Qui soin, mort, craint, horreur aux hommes montreront
Tant que je tramerai ma cruelle aventure.
 
Le ciel sèche mes pleurs, humecté mes soupirs,
Mes cris sont emportés sur l’aile des zéphyrs,
Et je lamente en vain en ma peine ennuyeuse ;
Pourquoi par mon souci me rends-je furieux ?
Las ! pourquoi tant de pleurs écoulent de mes yeux,
Si je ne rends par eux ma fortune piteuse ?
 
Mes soupirs sont si doux, je lamente si bien,
Et toutefois mes pleurs ne me profitent rien,
Car un sort envieilli s’aigrit en ma détresse.
Que je poursuive donc et d’un gentil désir,
Bravant le fier destin, je vive pour mourir,
Et meure pour encor vivre pour ma maîtresse !
 
Quand je serai perdu on me regrettera,
Et ce petit regret que de moi on aura,
Si possible on en a, contentera mon âme,
Je vais donc ès déserts mort attendre la mort,
Me souvenant toujours de l’agréable sort
Des effets bien heureux de ma plus chaste flamme.
 
Enfin bois et rochers où je fais ma complainte,
Lors que pressé de mal dont mon âme est atteinte,
Je me consume en pleurs, en douleurs, en soupirs,
Celez-moi, perdez-moi, et dessous vos ténèbres,
Amortissant le son de mes plaintes funèbres,
Éteignez mon amour, ma vie et mes désirs.
 

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