Antoine de Bertin

Les Amours, 1780


Adieux à une terre qu’on était sur le point de vendre


 
L’aimable et doux printemps ouvre aujourd’hui les cieux.
Ô mes champs, avec vous je veux encor renaître !
Champs toujours plus aimés, jardins délicieux,
Vénérables ormeaux qu’ont plantés mes aïeux,
Pour la dernière fois recevez votre maître.
Prodiguez-moi vos fruits, vos parfums et vos fleurs ;
Cachez-moi tout entier dans votre enceinte sombre.
Ô bois hospitaliers, mes rêveuses douleurs
N’ont pas long-temps, hélas ! à jouir de votre ombre.
Témoins de mes plaisirs dans des temps plus heureux,
Vous passerez bientôt en des mains étrangères.
Beaux lieux, il faut vous perdre : un destin rigoureux
Me condamne à céder des retraites si chères.
Que sert d’avoir vingt fois, dans mes travaux constants,
Le fer en main, conduit une vigne indocile,
Retourné mes guérets, et d’un rameau fertile
Enrichi ces pommiers, la gloire du printemps ?
Un autre, en se jouant, de leur branche pendante
Détachera ces fruits qu’attendaient mes paniers,
De ces riches moissons remplira ses greniers,
Et rougira ses pieds d’une grappe abondante.
Je ne vous verrai plus, ô rivages fleuris,
Source pure, antres frais, lieux pour moi pleins de charmes ;
Je ne vous verrai plus, mes pénates chéris,
Vous qui me consoliez du fracas de Paris,
Du service des cours, du tumulte des armes !
Oui, dès demain, peut-être avant la fin du jour,
Il le faudra quitter ce fortuné séjour,
En retournant vers vous des yeux mouillés de larmes.
D’un pied profane et dur un ingrat successeur
Foulera ces gazons, lits chers à ma tendresse ;
Et, mutilant l’écorce où croissait mon ardeur,
Effacera ces noms qu’un soir, ô ma maîtresse,
Les sens encor troublés de plaisir et d’ivresse,
Tu m’aidas à graver de ta tremblante main.
Qui sait même, qui sait si le fer inhumain,
Retentissant au loin dans la forêt profonde,
N’abattra point ces pins, ces ormes vieillissants,
Ces chênes, dont nos pieds outragent les présents,
Immortels bienfaiteurs de l’enfance du monde ?
Crédule, j’espérais sous leur abri sacré
Qu’un jour, las des erreurs dont je fus enivré,
Tout entier à l’objet dont mon âme est ravie,
Tranquille, à ses genoux j’achèverais ma vie,
Riche de ses attraits, fier de ses seuls regards,
Tantôt comblé des soins de sa main caressante,
Tantôt prêtant l’oreille à sa voix séduisante,
Et cultivant l’amour, la nature et les arts.
La fortune a détruit ma plus chère espérance.
À mes Dieux protecteurs il me faut recourir :
Je n’ai plus, désormais étranger dans la France,
De retraite où chanter ni d’asile où mourir.
Ô tristesse ! ô regrets ! ô jours de mon enfance !
Hélas ! un sort plus doux m’était alors promis.
Né dans ces beaux climats et sous les cieux amis
Qu’au sein des mers de l’Inde embrase le tropique,
Élevé dans l’orgueil du luxe asiatique,
La pourpre, le satin, ces cotons précieux
Que lave aux bords du Gange un peuple industrieux,
Cet émail si brillant que la Chine colore,
Ces tapis dont la Perse est plus jalouse encore,
Sous mes pieds étendus, insultés dans mes jeux,
De leur richesse à peine avaient frappé mes yeux.
Je croissais, jeune roi de ces rives fécondes :
Le roseau savoureux, fragile amant des ondes,
Le manguier parfumé, le dattier nourrissant,
L’arbre heureux où mûrit le café rougissant,
Des cocotiers enfin la race antique et fière,
Montrant au-dessus d’eux sa tête tout entière,
Comme autant de sujets attentifs à mes goûts,
Me portaient à l’envi les tributs les plus doux.
Pour moi d’épais troupeaux blanchissaient les campagnes ;
Mille chevreaux erraient suspendus aux montagnes ;
Et l’Océan, au loin se perdant sous les cieux,
Semblait offrir encor, pour amuser mes yeux,
Dans leur cours différent cent barques passagères
Qu’emportaient ou la rame ou les voiles légères.
Que fallait-il de plus ? Dociles à ma voix,
Cent esclaves choisis entouraient ma jeunesse ;
Et mon père, éprouvé par trente ans de sagesse,
Au Créole orgueilleux dictant de justes lois,
Chargé de maintenir l’autorité des rois,
Semblait dans ces beaux lieux égaler leur richesse.
Tout s’est évanoui. Trésors, gloire, splendeur,
Tout a fui, tel qu’un songe à l’aspect de l’aurore,
Ou qu’un brouillard léger qui dans l’air s’évapore.
À cet éclat d’un jour succède un long malheur.
Mais les Dieux attendris, pour charmer ma douleur,
Ont daigné me laisser le cœur de Catilie.
Ah ! je sens à ce nom qu’il existe un bonheur.
Ce nom seul de ma peine adoucit la rigueur ;
Il répare mes maux, il m’attache à la vie :
Je suis aimé ; mon sort est trop digne d’envie,
Et la paix doit rentrer dans mon cœur éperdu.
Cessez, tristes regrets ; cessez, plainte importune.
Revivez, luth heureux trop long-temps suspendu.
J’ai vu périr mes biens, mes honneurs, ma fortune ;
Mais son amour me reste, et je n’ai rien perdu.
 

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