Antoine de Bertin

Les Amours, 1780



Ainsi, lorsque, plongé dans ma douleur mortelle,
Hier, en soupirant, j’appelais Eucharis,
Elle parut soudain : « La voici, me dit-elle,
« Qui cherche son amant dans les murs de Paris. »
Ô Dieux ! qu’à son aspect mon âme fut ravie !
Je courus me jeter dans ses bras amoureux ;
J’y demeurai long-temps ; et, plein d’un trouble heureux,
Je la nommais mon tout, ma lumière, ma vie.
Je ne me lassais point de contempler ses yeux.
 
Les ombres cependant enveloppaient les cieux ;
Eucharis, dans son char, me conduisit chez elle.
Ô char propice, et toi, réduit délicieux,
Vous savez si son cœur alors paya mon zèle !
L’œil humide de joie, et d’amour énivrés,
Tête à tête à la fin tous les deux nous soupâmes,
Je tenais ses genoux entre les miens serrés :
Ce doux rapprochement semblait unir nos âmes.
 
Ciel ! que le moment fuit ! que les plaisirs sont courts !
Déjà la lune errante, aux deux tiers de son cours,
Sous des nuages noirs se perdait éclipsée :
L’airain sonnait minuit : il fallut nous quitter.
Il fut un temps, hélas ! plus cher à ma pensée,
Où, fascinant les yeux d’une foule insensée,
Je pouvais jusqu’au jour impunément rester.
Aujourd’hui tout s’oppose à mon doux stratagème ;
Un beau-père inquiet, prêt à rentrer soudain ;
De mes nouveaux argus la vigilance extrême ;
Et ce portier rôdant de la cour au jardin.
 
Mais qui peut arrêter l’impétueuse ivresse
D’un cœur brûlant d’amour et que le plaisir presse ?
Trop certain des périls contre moi rassemblés,
Je balançais encore ; et mes regards troublés
Attendaient mon arrêt des yeux de mon amante.
Trois fois, d’un long baiser sillonnant ses appas,
Je m’éloignai ; trois fois, je revins sur mes pas.
Enfin, les yeux remplis d’une fureur charmante,
La divine Eucharis, un mouchoir à la main,
Dans l’alcôve, en riant, me poursuit et m’arrête,
Et du bandeau nocturne environnant ma tête :
« Le sort en est jeté, me dit-elle, et demain
« Nous verrons quels détours Vénus, que je réclame,
« Saura nous inspirer pour sortir d’embarras.
« Aujourd’hui, cher amant, je te tiens dans mes bras ;
« Je n’examine rien, je suis toute à ma flamme.
« Je brave et mes tyrans et leur affreux pouvoir ;
« J’ai trop long-temps langui dans mon lit solitaire.
« Le ciel, après trois mois, me permet de te voir ;
« Que l’on découvre, ou non, ce fortuné mystère,
« Tu resteras. » Ô Dieux, que j’aimais son courroux !
Elle vole à la porte, et ferme les verroux,
À me déshabiller m’enhardit la première,
Laisse tomber sa jupe et souffle la lumière.
 
Cependant le vieillard arrive à petit bruit.
De ma visite étrange aussitôt on l’instruit ;
Il monte suffoqué de colère et de rage.
À ce moment fatal, rappelant mon courage,
J’invoquai tous les Dieux en pareil cas surpris.
Il vient, il heurte, il frappe, il appelle Eucharis.
Eucharis dans mes bras feignait d’être endormie,
Et n’osait respirer, et ne répondait rien :
Pour moi, je l’avouerai, je goûtais quelque bien
À sentir battre ainsi le cœur de mon amie.
Sans doute le barbare, à ma perte obstiné,
Feignant de prendre alors le parti le plus sage,
N’en défendit que mieux l’escalier détourné,
Et crut plus sûrement me saisir au passage.
Il se trompait ; l’Amour veillait sur mon destin.
 
Quand la belle Eucharis, un peu vers le matin,
De l’excès des plaisirs eut lassé ma tendresse,
Je lui dis : « Lève-toi, mon aimable maîtresse.
« Si l’on me voit sortir, ton malheur est certain.
« Lève-toi ; l’heure fuit, et le jour va renaître.
« Il faut tromper ton père et sauver ton amant.
« L’ombre nous sert encor : profitons du moment ;
« Seconde mon audace ». Alors, tout doucement,
De mes discrètes mains j’entr’ouvre la fenêtre.
Deux draps encor brûlants de leur lit arrachés,
Doux voiles réservés à des jeux plus paisibles,
L’un à l’autre liés par des nœuds invincibles,
Pendent le long du mur, au balcon attachés.
Eucharis inquiète, en proie à ses alarmes,
Refusait à ce prix de se justifier,
À ces liens douteux n’osait me confier,
Et, les cousant encor, les trempait de ses larmes.
Enfin, le front couvert, un fer nu sous le bras,
Rassurant mille fois mon amante éperdue,
Je m’élance d’un saut, glisse le long des draps ;
Le pavé retentit, et je suis dans la rue.
 
Amour, seul inventeur de ces heureux larcins,
Tu dérobas ma fuite aux voleurs assassins,
Aux passants indiscrets, à la garde sévère !
Non, l’amant, quel qu’il soit, n’a rien à redouter ;
Nul mortel à ses jours n’oserait attenter :
C’est un Dieu, qu’à genoux le monde entier révère.
 

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