Antoine de Bertin

Les Amours, 1780


Éloge de la campagne


 

À Catilie.


          Laissons, ô mon aimable amie,
L’habitant des cités, en proie à ses désirs,
S’agiter tristement et tourmenter sa vie,
Pour se faire à grands frais d’insipides plaisirs.
Les champs du vrai bonheur sont le riant asile :
L’œil y voit sans regret naître et mourir le jour ;
Leur silence convient à la vertu tranquille,
Au noble esprit qui pense, et surtout à l’amour.
          Dis-moi, quand sous l’épais ombrage
Tous deux assis, mon bras autour de toi passé,
Nous entendons du ciel soudain fondre un nuage,
Et la pluie, à grand bruit, inonder le feuillage
Qui garantit ton front vainement menacé ;
Quand, sous un antre frais que tapisse le lierre,
D’un soleil accablant évitant la chaleur,
Faible, les yeux remplis d’une tendre langueur,
Sans vouloir sommeiller tu fermes ta paupière,
Et viens nonchalamment reposer sur mon cœur :
Conçois-tu des moments plus heureux pour ma flamme,
          Et de plus douces voluptés ?
          Regretterons-nous, ô mon âme,
Le fracas, l’air impur et l’ennui des cités ?
Soit qu’errant le matin dans ce verger fertile
Dont les arbres touffus embarrassent tes pas,
J’élève sur ta tête une branche indocile,
Ou qu’en la ramenant, à tes doigts délicats
J’offre, esclave attentif, un prix doux et facile ;
Soit que, le jour tombant, à nos travaux chéris
          La cornemuse nous rappelle ;
Que dispersant les grains que ta robe recèle,
Ta voix se fasse entendre aux oiseaux de Cypris,
Ou que sur l’herbe enfin, plus touchante et plus belle,
Rangeant autour de toi tes sujets favoris,
Un lait pur à grands flots entre tes doigts ruisselle.
Heureux qui peut dormir à l’ombre des forêts,
Et sentir près de soi l’objet de sa tendresse !
Heureux qui, vers midi, par des détours secrets,
Peut sur le bord des eaux égarer sa maîtresse !
Si le ruisseau, roulant sur un lit de gravier,
Présente à son amour, au milieu du bocage,
Un endroit où le frêne et le souple alizier
Se plaisent à mêler leur fraternel ombrage,
          Quels vœux peut-il encor former ?
          Qu’il regarde : il est seul au monde ;
Tout l’invite à jouir, tout le presse d’aimer,
Le silence des bois, le murmure de l’onde,
La fraîcheur des gazons qui couronnent ses bords ;
Et le seul rossignol, témoin de ses transports,
Par ses chants redoublés lui-même les seconde.
Ô Dieux ! ah ! donnez-moi souvent un tel bonheur,
Et portez, j’y consens, des trésors à l’avare,
À l’esclave des cours une longue faveur,
Aux cœurs ambitieux le sceptre ou la tiare !
Mais quels éclats joyeux ! quel tumulte au hameau !
J’entends déjà crier le violon champêtre ;
Le vin coule ; on se mêle, on danse sous l’ormeau ;
Les travaux ont cessé ; tous les jeux vont renaître.
Vois-tu, dans ces prés verts que la faux a tondus,
          En pyramides jaunissantes
S’élever jusqu’aux cieux ces herbes odorantes,
Et ces foins au soleil par trois fois étendus ?
Vois-tu, sous la richesse à leur zèle promise,
          Mes taureaux contents de plier,
Vers la grange apporter, d’une tête soumise,
Ces dons qu’un bras soigneux en faisceaux doit lier ?
Tout le char disparaît sous la moisson traînante,
Et, suivant à pas lents des sentiers mal tracés,
          Laisse, dans sa marche tremblante,
De sa dépouille au loin les arbres hérissés.
          Viens, descendons dans la prairie :
Ces meulons orgueilleux sont dressés pour l’amour.
L’ombre croît : hâtons-nous ; donnons à la folie,
Aux plaisirs innocents ce reste d’un beau jour.
Qu’il est doux de gravir ces montagnes mobiles,
De forcer dans nos jeux leurs flancs à s’écrouler,
Et vainqueurs, arrivés aux sommets difficiles,
Sur la verdure au loin de se laisser rouler !
Doux jeux, plaisirs touchants, délicieuse ivresse,
Et vous, Grâces, Amours, charme de l’univers,
Tandis qu’il en est temps, entourez-moi sans cesse ;
Embellissez mes jours, dictez mes derniers vers.
La douce illusion ne sied qu’à la jeunesse ;
          Et déjà l’austère sagesse
Vient tout bas m’avertir que j’ai vu trente hivers.
 

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