Antoine de Bertin

Les Amours, 1780


La Vendange


 

À Catilie.


          Quels cris dans les airs retentissent !
Quels chants sur ces coteaux d’un ciel ardent brûlés !
          Déjà, le thyrse en main, s’unissent
          Les Faunes aux Sylvains mêlés :
          Les fougueux Égypans bondissent,
          Et sous leurs pas au loin gémissent
          La terre et les bois ébranlés.
Le front chargé des fruits d’une heureuse vendange,
La bouche teinte encor des raisins qu’il a bus,
Et penché sur son char, le dieu vainqueur du Gange
Du plus riche des mois nous verse les tributs.
Je naquis dans ce mois : voici le jour que j’aime.
Daigne encor l’embellir, doux objet de mes vœux ;
De pampres et de fleurs viens orner mes cheveux ;
De pampres et de fleurs je t’ornerai moi-même.
          Que l’acier brille dans tes mains,
          Qu’à ton bras pende une corbeille ;
      Et, comme on voit la diligente abeille
De leurs plus doux parfums dépouiller les jardins,
          En te jouant détache ces raisins.
De sillons en sillons, cours, poursuis ton ouvrage ;
Anime d’un souris ces pasteurs empressés,
          Qui, dans la vigne dispersés,
À peine de leurs fronts surmontent son feuillage.
On chante : dans l’osier tombent de toutes parts
Ces raisins abondants qu’un sombre azur colore,
Ceux dont l’émail pâlit, mais que le soleil dore ;
Et bientôt avec pompe étalés sur des chars,
D’un peuple avide au loin ils frappent les regards,
Encor tout rayonnants des larmes de l’aurore.
Ô soins délicieux, ô fortunés travaux,
Dont les fatigues même enchantent la paresse !
          Cependant du sein des hameaux
Il s’élève un long cri : la troupe, avec vitesse,
De leurs derniers présents dégarnit les rameaux ;
Le vieillard en triomphe apporte sa richesse,
Tandis qu’un doux muscat retardant la jeunesse,
Pour un seul prix offert anime vingt rivaux.
Succédez à ces soins, repas simple et rustique,
Repas cent fois plus doux que les festins des Dieux.
Sur l’herbe, assis en cercle, autour d’un vase antique,
Sur ce mets odorant qui parfume les cieux,
Chacun porte à la fois et la main et les yeux.
Le palais chatouillé, d’abord la soif s’allume ;
Soudain paraît un broc, qui, tout couvert d’écume,
Et rempli d’un vin doux dans la ferme apprêté,
Par les plus prompts buveurs est long-temps disputé.
Il circule : avec lui circulent la gaîté,
Les bons mots et l’erreur, l’audace et la folie.
Lucas cueille un baiser sur le sein d’égérie,
Qui toujours s’en offense et s’apaise toujours ;
Mais sa rougeur lui reste, et la rend plus jolie.
Ce baiser, ces combats, ma chère Catilie,
Le tumulte, les ris, les folâtres discours
D’un convive animé qui doucement s’oublie,
Tout protége, encourage, ou nous peint nos amours ;
Tout prête à mon bonheur un charme qui l’augmente.
Heureux qui dans ce jour, conduisant son amante,
Le plaisir dans les yeux, de cercle en cercle errant,
Lui porte un doux tribut dans l’argile fumante,
Et d’un mets effleuré par sa lèvre charmante,
Savoure, avec lenteur, le baume restaurant !
Mais déjà l’ombre croît ; la feuille qui murmure
Annonce un vent plus frais, humide enfant du soir :
Réservant pour tes jeux la grappe la plus mûre,
Tout ton peuple à l’envi te demande au pressoir.
Cède à ses cris joyeux et remplis son espoir ;
          Rends un moment à la nature
Ces pieds si délicats que blesse leur chaussure ;
Monte. Tout est tranquille, et tout va s’émouvoir.
Le signal est donné : tous les yeux étincellent ;
Tous les pieds vont pressant ; tous les grains sont ouverts.
De riches flots de pourpre au même instant ruissellent,
Et l’ambre le plus pur s’exhale dans les airs.
          Chantons, célébrons l’automne.
          Enfants, répétez mes vers.
          J’entends déjà dans la tonne
          Le doux nectar qui bouillonne,
          Et qui veut rompre ses fers.
          Enseveli sous le sable
          Et réservé pour la table,
          Ce vin doit porter un jour
          Des bons mots à la jeunesse,
          Des erreurs à la sagesse,
          Des feux même à la vieillesse,
          Et des désirs à l’amour.
 

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