Flaminio de Birague


Complainte


 
Quoi ? Verrai-je toujours ma franchise asservie
Sous le joug douloureux d’une ingrate beauté ?
Faut-il que mon esprit soit toujours tourmenté ?
Faut-il qu’avant mes jours je finisse ma vie ?
 
Ô Destin rigoureux ! ô marâtre Fortune,
Verserez-vous toujours sur moi mille malheurs ?
Ferez-vous jamais trêve à mes grièves douleurs ?
Finirez-vous jamais ma langueur importune ?
 
Vous de moi tant aimés, ô déserts solitaires
Où j’ai souvent sans fruit semé mes tristes voix,
Soyez, je vous supplie, encore cette fois
De mes derniers sanglots les loyaux secrétaires.
 
Et toi, fille de l’air, ô Écho forestière,
Ne réponds plus au son de mes tristes regrets,
Et vous aussi, courriers de mes ennuis secrets,
Zéphyrs, n’éventez point cette plainte dernière.
 
Esprits qui habitez dans la forêt époisse
Du manoir ténébreux des horribles Enfers,
Si vous saviez les maux qu’en aimant j’ai soufferts,
Vous plaindriez mes tourments plutôt que votre angoisse.
 
Tout ce qu’on peut souffrir en ce monde de rage,
De fureur, de poison, d’angoisse, de tourment,
De soin, de jalousie, et de forcènement.
Je l’ai souffert aimant une beauté volage.
 
Et or’ que je pensais avoir la récompense
Des maux que j’ai soufferts pour loyaument aimer,
Ayant fait de mes pleurs une ondoyante mer,
Du mérité loyer on m’ôte l’espérance.
 
Ô triste désespoir qui augmentes ma flamme,
Qui ne peut s’amortir pour les eaux de mes yeux,
Sors de mon triste esprit dolent et soucieux,
Fuis-t’en bien loin de moi, n’afflige plus mon âme.
 
Hélas ! je suis semblable aux rivières bruyantes
Qui tant plus on arrête et empêche leur cours
Bruyent plus vivement, et quittant leurs détours,
Noyent se débordant les campagnes riantes.
 
Ainsi plus la rigueur des yeux de ma Maîtresse
Noye mon espérance en la mer de mes pleurs,
Plus je veux adorer les amoureuses fleurs
De son teint blanchissant et sa luisante tresse.
 

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