Flaminio de Birague



 
Je sens déjà saillir de toute fosse obscure
Mille fiers animaux goulûment animés
Qui à me dévorer mettront toute leur cure
Quand mes esprits vitaux se verront consumés,
Et pour honnêtement dresser ma sépulture,
D’un loup m’entomberont les boyaux affamés,
Ni ne veux ciseler le marbre ou le porphyre
Car mon corps pour tombeau méritait encor pire !
 
Maudit soit le jour noir que cette lèvre ouverte
Donna nom au bel œil qui m’induit à ce sort,
Maudits soient tant de jours dont je pleure la perte,
Suivant cette lumière en qui je vis ma mort,
Maudits soient les écrits et la rime diserte
Dont mon amour lui fit un honorable fort,
Et maudit soit le temps que j’y perdis la vue,
Le mois, l’an et le jour et l’heure qui me tue !
 
Or sus apprête-toi de volonté constante,
Mon chétif cœur brûlé de maint amoureux dard,
Que la mort soit le port de cette cure ardente,
Puisqu’à te secourir les bons s’employent tard.
Je sais qu’en ce départ ne seras trop dolente,
Car long temps j’ai souffert le trait de son regard.
N’en sois dolent, mon cœur, car bien souvent contrainte
Trouve salut en l’homme en besoin et en crainte.
 
Et toi ma douce lyre amoureuse et dorée,
La fidèle compagne à mes pas langoureux,
Fidèle à tous, hormis à ma sainte adorée,
Charme de mes ennuis et soupirs douloureux,
Après avoir tiré la mort tant désirée,
Demeure ici rompue en ces déserts heureux.
Ne reçoive ton son, cette plainte dernière.
Mal se marie un chant à une mort meurtrière.
 
Or t’éjouis, ingrate, en ma mort douloureuse,
Viens humer tout mon sang, saoule-toi désormais,
Je t’offre de mon cœur l’offrande bienheureuse,
Que plus ne navreront tes exécrables traits,
Et mon ombre sortant de sa cendre ennuyeuse
S’en ira talonnant tes pas à tout jamais.
Voilà la triste fin de ma fatale course,
Pour t’agréer, ingrate, adieu, ma cruelle ourse !
 

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