Maurice Boukay

Chansons d’amour, 1893


Le Petit Mitron


 

À Séverine.


C’était un pauv’ petit mitron,
Qui mitronnait des pains d’un rond.
Quand il pétrissait la farine,
Il était blanc comm’ de l’hermine.
Tout’ la journée il travaillait,
Et la nuit, quand il sommeillait,
C’était sur un sac, sur la dure :
L’patron n’fournit pas d’eouverture.
 
C’était un pauv’ petit mitron,
Qui mitronnait des pains d’un rond.
 
Un soir d’hiver, par les grands froids,
Fallut porter l’gâteau des Rois,
Tout fumant, bien rose et bien tendre,
Chez des rich’s qu’aimaient pas attendre.
L’patron lui dit : « Tu soup’ras d’main.
Si t’as froid, souffle dans ta main.
Si t’as soif, y a d’la neige à boire ;
Puis, t’auras p’têt’ deux sous d’pourboire. »
 
C’était un pauv’ petit mitron,
Qui mitronnait des pains d’un rond.
 
Il marcha longtemps. À la fin,
Transi de froid et mourant d’faim,
Comme un criminel qu’on pourchasse,
Il s’blottit au fond d’une impasse.
Il allait mordre au grand gâteau,
Il sentit sa gorge à l’étau.
Un’ voix criait : « Mieux vaut la tombe ! »
Tombe la neige, tombe, tombe !
 
C’était un pauv’ petit mitron,
Qui mitronnait des pains d’un rond.
 
Il se r’mit en marche, tout seul,
Enveloppé d’un blanc linceul.
C’était comme un manteau d’froidure
Qui lui v’nait jusqu’à la ceinture.
Quand il marchait, ses jambes tremblaient ;
Quand il pleurait, ses larmes g’laient.
Tout à coup, pris par l’avalanche,
Il tomba raid’ sur la neig’ blanche.
 
C’était un pauv’ petit mitron,
Qui mitronnait des pains d’un rond.
 
Il s’endormit près du gâteau
Et rêva qu’en un blanc château
Trois rois aux simarres étranges,
Le petit Jésus et les anges,
Vêtus de neige et de satin,
L’invitaient à leur blanc festin.
Les mets étaient de blanche neige,
De blanche neige de Norvège.
 
C’était un pauv’ petit mitron
Qui mitronnait des pains d’un rond.
 
Au point du jour, un chiffonnier
Quêtant pour emplir son panier,
Vit dans la neige un’ guenill’ blanche.
Il marche, il écoute, il se penche :
C’était comme un soupir d’enfant ;
On aurait dit qu’c’était vivant.
Quéq’ chos’ s’envola d’un’ poitrine :
C’était blanc comme un peu d’farine.
 
C’était l’àm’ du petit mitron.
Y n’mitronna plus d’pains d’un rond.
 

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