Évariste Carrance

(1842-1916)

 

 

Évariste Carrance


La Prostituée


À Raymond Carrance.


Voulez-vous m’écouter, Monsieur le Commissaire ?
Mon histoire n’est point méchante ou téméraire :
Vos agents m’ont surprise et conduite en prison,
Car la faiblesse a tort, et la force a raison.
Avant de condamner, on doit toujours entendre !
Mon état fait horreur ! j’en conviens ! je dois vendre
Mon corps pour quelques sous, et je vais, chaque jour,
Flétrir les mots sacrés de tendresse et d’amour ;
Mais ne comprenez-vous ce qu’il en coûte à l’âme,
Avant de s’engager dans cette route infâme ?
Écoutez !... Le travail s’arrête brusquement ;
On connaît de la faim l’indicible tourment ;
On râle auprès de vous... alors, la mère abdique,
Et pour sauver l’enfant, devient... femme publique !

Mon récit sera court, c’est un récit poignant !
Avez-vous jamais vu pleurer un pauvre enfant
Que la faim courbe en deux sur un grabat de paille ?
Ah ! personne ne rit et personne ne raille.
C’est une chose triste, allez ; on sent le cœur
Qui se laisse envahir par la sombre terreur.
Dieu s’efface et n’est plus que l’esprit des ténèbres ;
Les rayons du soleil sont pâles et funèbres ;
Vous criez... votre enfant se meurt !
                                                            Ô désespoir !
Vous avez trente fois fouillé dans le tiroir
Qui gardait autrefois votre épargne modeste ;
Mais le tiroir est vide et pas un sou ne reste :
Pas de pain, pas de feu, le petit va mourir !

Sur le cours, on entend les amis du plaisir.
Ils sont heureux... ils ont du pain pour la famille.
Mon petit va mourir... comme son regard brille !
À me faire un adieu suprême il se résout ;
La fièvre a redressé son corps, – il est debout ;
Il s’approche de moi, chancelant et livide ;
Il vient... entendez-vous de cette lèvre aride
S’échapper ces deux mots : J’AI FAIM ! entendez-vous !

J’entendis cet appel, et, tombant à genoux,
Je demandai pardon à l’être chaste et frêle.
Oh ! Monsieur, je me dis que j’étais criminelle,
Et, ne pouvant répondre au cri de mon enfant,
Je lui donnai, tremblante, un verre de mon sang !
Mon fils se ranima, – comme un sourire d’ange,
Effleura ce visage à la pâleur étrange :
Je le vis s’endormir presque calme et vermeil.

Moi, tandis qu’il dormait, j’attendais le réveil,
Car la terrible faim, un instant assouvie,
Allait venir encor. – Oh ! l’implacable envie,
Contre tous les puissants contre tous les heureux,
Me torturait – Le ciel me paraissait affreux.
De grands nuages noirs la lune était voilée...
Je descendis alors, pieds nus, échevelée,
Et devant un passant, je m’arrêtai soudain !

Le passant prit mon corps et me donna du pain
Et depuis, chaque soir que le besoin nous compte,
Je nourris mon enfant du produit de ma honte !
Et, rêvant quelquefois à l’honnête passé,
Je sers d’amusement à ce monde insensé.

Ouvrez-moi la prison, Monsieur le Commissaire,
Mon récit est fini ; – Je connais mon affaire :
Deux mois sans voir l’enfant !
                                                  Si l’on savait combien
Je l’aime, ce petit, c’est mon unique bien ;
C’est, en mon cœur meurtri, le seul amour qui vibre !

Le Commissaire dit : Femme, vous êtes libre !
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Соppéе : Fаntаisiе nоstаlgiquе

Μénаrd : Τhérаpеutiquе

Βаïf : Ρsаumе СXXΙ

☆ ☆ ☆ ☆

Сlаudеl : Ρеnséе еn mеr

Μаllаrmé : Βrisе mаrinе

Βаïf : Ρsаumе СXXΙ

Sullу Ρrudhоmmе : Lа Сhаnsоn dе l’аir

Cоmmеntaires récеnts

De Lа Μusérаntе sur Αu Саrdinаl Μаzаrin, sur lа Соmédiе dеs mасhinеs (Vоiturе)

De Vinсеnt sur Lа Ρrеmièrе Νuit (Lаfоrguе)

De Сurаrе- sur Lе Μаrtin-pêсhеur (Rеnаrd)

De Сurаrе- sur Sоnnеt sur dеs mоts qui n’оnt pоint dе rimе (Sаint-Αmаnt)

De Liоnеl sur Sоnnеt bоuts-rimés (Gаutiеr)

De Сосhоnfuсius sur À prоpоs d’un « сеntеnаirе » dе Саldеrоn (Vеrlаinе)

De Сосhоnfuсius sur «J’аimе l’аubе аuх piеds nus...» (Sаmаin)

De Сосhоnfuсius sur «Quеl hеur, Αnсhisе, à tоi, quаnd Vénus sur lеs bоrds...» (Jоdеllе)

De Sullу sur «Quаnd је pоuvаis mе plаindrе еn l’аmоurеuх tоurmеnt...» (Dеspоrtеs)

De Jаdis sur Sоnnеt : «Vеnt d’été, tu fаis lеs fеmmеs plus bеllеs...» (Сrоs)

De Jаdis sur Саusеriе (Βаudеlаirе)

De Βеаudеlаirе sur Βаudеlаirе

De Lе Gаrdiеn sur Virgilе (Βrizеuх)

De Jаdis sur Сrépusсulе (Соppéе)

De Rigаult sur Lеs Hirоndеllеs (Εsquirоs)

De Rigаult sur Αgénоr Αltаrосhе

De Jоël Gауrаud sur Αvе, dеа ; Μоriturus tе sаlutаt (Hugо)

De Huguеs Dеlоrmе sur Sоnnеt d’Αrt Vеrt (Gоudеzki)

De Un pоilu sur «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...» (Αrvеrs)

De Lе соmiquе sur Μаdrigаl tristе (Βаudеlаirе)

De Сhаntесlеr sur «Sur mеs vingt аns, pur d’оffеnsе еt dе viсе...» (Rоnsаrd)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе

 



Photo d'après : Hans Stieglitz