Paul Claudel

Connaissance de l'Est, 1907


Çà et là

Dans la rue de Nihon bashi, à côté des marchands de livres et de lanternes, de broderies et de bronzes, on vend des sites au détail, et je marchande dans mon esprit, studieux badaud du fantastique étalage, des fragments de monde. Ces lois délicieuses par où les traits d’un paysage se composent comme ceux d’une physionomie, l’artiste s’en est rendu subtilement le maître ; au lieu de copier la nature, il l’imite, et des éléments mêmes qu’il lui emprunte, comme une règle est décelée par l’exemple, il construit ses contrefaçons, exactes comme la vision et réduites comme l’image. Tous les modèles, par exemple, de pins sont offerts à mon choix, et selon leur position dans le pot ils expriment l’étendue du territoire que leur taille mesure, proportionnelle. Voici la rizière au printemps ; au loin la colline frangée d’arbres (ce sont des mousses). Voici la mer avec ses archipels et ses caps ; par l’artifice de deux pierres, l’une noire, l’autre rouge et comme usée et poreuse, on a représenté deux îles accouplées par le point de vue, et dont le seul soleil couchant, par la différence des colorations, accuse les distances diverses ; même les chatoiements de la couche versicolore sont joués par ce lit de cailloux bigarrés que recouvre le contenu de deux carafes.

 

— Or, pour que j’insiste sur ma pensée.

L’artiste européen copie la nature selon le sentiment qu’il en a, le Japonais l’imite selon les moyens qu’il lui emprunte ; l’un s’exprime et l’autre l’exprime ; l’un ouvrage, l’autre mime ; l’un peint, l’autre compose ; l’un est un étudiant, l’autre, dans un sens, un maître ; l’un reproduit dans son détail le spectacle qu’il envisage d’un œil probe et subtil ; l’autre dégage d’un clignement d’œil la loi, et, dans la liberté de sa fantaisie, l’applique avec une concision scripturale.

L’inspirateur premier de l’artiste est, ici, la matière sur laquelle il exerce sa main. Il en consulte avec bonne humeur les vertus intrinsèques, la teinte et, s’appropriant l’âme de la chose brute, il s’en institue l’interprète. De tout le conte qu’il lui fait dire, il n’exprime que les traits essentiels et significatifs, et laisse au seul papier à peine accentué çà et là par des indications furtives, le soin de taire toute l’infinie complexité qu’une touche vigoureuse et charmante implique encore plus qu’elle ne sous-entend. C’est le jeu dans la certitude, c’est le caprice dans la nécessité, et l’idée captivée tout entière dans l’argument s’impose à nous avec une insidieuse évidence.

Et pour parler tout d’abord des couleurs : nous voyons que l’artiste japonais a réduit sa palette à un petit nombre de tons déterminés et généraux. Il a compris que la beauté d’une couleur réside moins dans sa qualité intrinsèque que dans l’accord implicite qu’elle nourrit avec les tons congénères, et, du fait que le rapport de deux valeurs, accrues de quantités égales, n’est point modifié, il répare l’omission de tout le neutre et le divers par la vivacité qu’il donne à la conjonction des notes essentielles ; indiquant sobrement une réplique ou deux. Il connaît que la valeur d’un ton résulte, plus que de son intensité, de sa position, et, maître des clefs, il transpose comme il lui plaît. Et comme la couleur n’est autre que le témoignage particulier que tout le visible rend à la lumière universelle, par elle, et selon le thème que l’artiste institue, toute chose prend sa place dans le cadre.

Mais l’œil qui clignait maintenant se fixe, et au lieu de contempler, il interroge. La couleur est une passion de la matière, elle singularise la participation de chaque objet à la source commune de la gloire : le dessin exprime l’énergie propre de chaque être, son action, son rythme aussi et sa danse. L’une manifeste sa place dans l’étendue, l’autre fixe son mouvement dans la durée. L’une donne la forme, et l’autre donne le sens. Et comme le Japonais, insoucieux du relief, ne peint que par le contour et la tache, l’élément de son dessin est un trait schématique. Tandis que les tons se juxtaposent, les lignes s’épousent ; et comme la peinture est une harmonie, le dessin est une notion. Et si l’intelligence qu’on a de quoi que ce soit n’en est qu’une aperception immédiate, entière et simultanée, le dessin, aussi bien qu’un mot fait de lettres, donne une signification abstraite et efficace, et l’idée toute pure. Chaque forme, chaque mouvement, chaque ensemble fournit son hiéroglyphe.


[...]

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