Paul Claudel


L’Esprit et l’Eau


 
Après le long silence fumant,
Après le grand silence civil de maints jours tout fumant de rumeurs et de fumées,
Haleine de la terre en culture et ramage des grandes villes dorées,
Soudain l’Esprit de nouveau, soudain le souffle de nouveau,
Soudain le coup sourd au cœur, soudain le mot donné, soudain le souffle de l’Esprit, le rapt sec, soudain la possession de l’Esprit !
Comme quand dans le ciel plein de nuit avant que ne claque le premier feu de foudre,
Soudain le vent de Zeus, dans un tourbillon plein de pailles et de poussières avec la lessive de tout le village !

Mon Dieu, qui au commencement avez séparé les eaux supérieures des eaux inférieures,
Et qui de nouveau avez séparé de ces eaux humides que je dis,
L’aride, comme un enfant divisé de l’abondant corps maternel,
La terre bien chauffante, tendre-feuillante et nourrie du lait de la pluie,
Et qui dans le temps de la douleur comme au jour de la création saisissez dans votre main toute-puissante
L’argile humaine et l’esprit de tous côtés vous gicle entre les doigts,
De nouveau après les longues routes terrestres,
Voici l’Ode, voici que cette grande Ode nouvelle vous est présente,
Non point comme une chose qui commence, mais peu à peu comme la mer qui était là,
La mer de toutes les paroles humaines avec la surface en divers endroits
Reconnue par un souffle sous le brouillard et par l’œil de la matrone Lune !
 
Or, maintenant, près d’un palais couleur de souci dans les arbres aux toits nombreux ombrageant un trône pourri,
J’habite d’un vieux empire le décombre principal.
Loin de la mer libre et pure, au plus terre de la terre je vis jaune,
Où la terre même est l’élément qu’on respire, souillant immensément de sa substance l’air et l’eau,
Ici où convergent les canaux crasseux et les vieilles routes usées et les pistes des ânes et des chameaux,
Où l’Empereur du sol foncier trace son sillon et lève les mains vers le Ciel utile d’où vient le temps bon et mauvais.
Et comme aux jours de grain le long des côtes on voit les phares et les aiguilles de rocher tout enveloppés de brume et d’écume pulvérisée,
C’est ainsi que dans le vieux vent de la Terre, la Cité carrée dresse ses retranchements et ses portes,
Étage ses Portes colossales dans le vent jaune, trois fois trois portes comme des éléphants,
Dans le vent de cendre et de poussière, dans le grand vent gris de la poudre qui fut Sodome, et les empires d’Égypte et des Perses, et Paris, et Tadmor, et Babylone,
Mais que m’importent à présent vos empires, et tout ce qui meurt,
Et vous autres que j’ai laissés, votre voie hideuse là-bas !
Puisque je suis libre ! que m’importent vos arrangements cruels ? puisque moi du moins je suis libre ! puisque j’ai trouvé ! puisque moi du moins je suis dehors !

[...]

Cinq grandes odes, 1910

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