François Coppée

Les Paroles sincères, 1891


Sur la Tour Eiffel


 
J’ai visité la Tour énorme,
Le mât de fer aux durs agrès.
Inachevé, confus, difforme,
Le monstre est hideux, vu de près.
 
Géante, sans beauté ni style,
C’est bien l’idole de métal,
Symbole de force inutile
Et triomphe du fait brutal.
 
J’ai touché l’absurde prodige,
Constaté le miracle vain.
J’ai gravi, domptant le vertige,
La vis des escaliers sans fin.
 
Saisissant la rampe à poignée,
Étourdi, soûlé de grand air,
J’ai grimpé, tel qu’une araignée,
Dans l’immense toile de fer ;
 
Et, comme enfin l’oiseau se juche,
J’ai fait sonner sous mes talons
Les hauts planchers où l’on trébuche
En heurtant du pied les boulons.
 
Là, j’ai pu voir, couvrant des lieues,
Paris, ses tours, son dôme d’or,
Le cirque des collines bleues,
Et du lointain... encor, encor !
 
Mais, au fond du gouffre, la Ville
Ne m’émut ni ne me charma.
C’est le plan-relief immobile,
C’est le morne panorama,
 
Transformant palais de l’histoire,
Riches quartiers, faubourgs sans pain,
En jouets de la Forêt Noire
Sortis de leur boîte en sapin.
 
Oui, le grand Paris qui fourmille
Est mesquin, vu de ce hauban.
L’Obélisque n’est qu’une aiguille
Et la Seine n’est qu’un ruban ;
 
Et l’on est triste au fond de l’âme
De voir écrasés, tout en bas,
L’Arc de Triomphe et Notre-Dame,
La gloire et la prière, hélas !
 
Du vaste monde, en cet abîme,
Je n’aperçois qu’un petit coin.
Pourquoi monter de cime en cime ?
Le ciel est toujours aussi loin.
 
Enfants des orgueilleuses Gaules,
Pourquoi recommencer Babel ?
Le Mont Blanc hausse les épaules
En songeant à la Tour Eiffel.
 
Qu’ils aillent consulter, nos maîtres,
L’artiste le plus ignorant.
Un monument de trois cents mètres,
C’est énorme. — Ce n’est pas grand.
 
Ô Moyen Age ! ô Renaissance !
Ô bons artisans du passé !
Jours de géniale innocence,
D’art pur et désintéressé ;
 
Où, brûlant d’une foi naïve,
Pendant vingt ans, avec amour,
L’imagier sculptait une ogive
Éclairée à peine en plein jour ;
 
Où, s’inspirant des grands modèles
Et pour mieux orner son donjon,
Le Roi logeait les hirondelles
Dans un marbre de Jean Goujon !
 
Ô vieux siècles d’art, quelle honte !
À cent peuples civilisés
Nous montrerons ce jet de fonte
Et des badauds hypnotisés.
 
Pourtant, aux lugubres défaites
Notre génie a survécu ;
Un laurier cache sur nos têtes
La ride amère du vaincu.
 
Pour que l’Europe, qui nous raille,
Fût battue à ce noble jeu,
Tout le prix de cette ferraille,
Des millions, c’était bien peu.
 
Un chef-d’œuvre vaut davantage ;
Et quand même, et non moins content,
L’ouvrier sur l’échafaudage
Eût gagné sa vie en chantant.
 
Non ! plus de luttes idéales,
De tournois en l’honneur du beau !
Faisons des gares et des halles :
C’est l’avenir, c’est l’art nouveau.
 
Longue comme un discours prolixe
De ministre ou de député,
Que la Tour, gargote à prix fixe,
Vende à tous l’hospitalité !
 
Car voici la grande pensée,
Le vrai but, le profond dessous :
Cette pyramide insensée,
On y montera pour cent sous.
 
Le flâneur, quand il considère
Les cent étages à gravir
Du démesuré belvédère,
Demande : « À quoi peut-il servir ?
 
« Tamerlan est-il à nos portes ?
Est-ce de là-haut qu’on surprend
Les manœuvres de ses cohortes ? »
— Pas du tout. C’est un restaurant.
 
À ces hauteurs vertigineuses,
Le savant voit-il mieux les chocs
Des mondes et des nébuleuses ?
— Non pas. On y prendra des bocks.
 
La fin du siècle est peu sévère,
Le pourboire fleurit partout.
La Tour Eiffel n’est qu’une affaire ;
— Et c’est le suprême dégoût.
 
Édifice de décadence
Sur qui, tout à l’heure, on lira :
« Ici l’on boit. Ici l’on danse, »
— Qui sait ? sur l’air du Ça ira
 
Œuvre monstrueuse et manquée,
Laid colosse couleur de nuit,
Tour de fer, rêve de Yankee,
Ton obsession me poursuit.
 
Pensif sur ta charpente altière,
J’ai cru, dans mes pressentiments,
Entendre, à l’Est, vers la frontière,
Rouler les canons allemands.
 
Car, le jour où la France en armes
Jouera le fatal coup de dés,
Nous regretterons avec larmes
Le fer et l’or dilapidés,
 
Et maudirons l’effort d’Hercule,
Fait à si grand-peine, à tel prix,
Pour planter ce mât ridicule
Sur le navire de Paris.
 
« Adieu-vat, » vaisseau symbolique,
Par la sombre houle battu !
Le ciel est noir, la mer tragique.
Vers quels écueils nous mènes-tu ?
 

22 juillet 1888.

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 20 novembre 2016 à 17h57

Pyramide du crabe
--------------

Voyez ce monument énorme,
De la couleur du beurre frais ;
Il s’y loge un crabe difforme
Qui n’est pas plus beau, vu de près.

Mais sa pyramide a du style ;
Avec ses outils de métal
Et sans trop d’efforts inutiles,
Il fit ce lieu sacerdotal.

Admirez l’étrange prodige,
Ce crabe n’agit pas en vain ;
Il a triomphé du vertige
Et mené l’oeuvre à bonne fin.

[Lien vers ce commentaire]

Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vеrlаinе : «Âmе, tе sоuviеnt-il, аu fоnd du pаrаdis...»

Frаnсis Jаmmеs

Τоulеt : «Dеssоus lа соurtinе mоuilléе...»

Du Βеllау : «Qui а nоmbré, quаnd l’аstrе, qui plus luit...»

Μussеt : Соnsеils à unе Ρаrisiеnnе

Rоllinаt : Βаllаdе du саdаvrе

Βеllеаu : Dеsсriptiоn dеs vеndаngеs

Βruаnt : À Μоntpеrnаssе

Βruаnt : À lа Βаstillе

Lаfоrguе : Αvеrtissеmеnt

☆ ☆ ☆ ☆

Ρаtriаt : «Αсhètе qui vоudrа lе Саmеmbеrt trоp dоuх...»

Βаudеlаirе : À unе Ρаssаntе

Βаtаillе : Lе Μоis mоuillé

Βаïf : «Si се n’еst pаs аmоur, quе sеnt dоnquеs mоn сœur ?...»

Βruаnt : Ρhilоsоphе

Siеfеrt : Ρеtit еnfаnt

Οsmоnt : Sоirs d’ехil

Villiеrs dе L’Ιslе-Αdаm : Éblоuissеmеnt

*** : Τаisеz-vоus

Lа Villе dе Μirmоnt : «Ρаr un sоir dе brоuillаrd, еn un fаubоurg du nоrd...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Lа Ρrièrе d’un Ρаïеn (Βаudеlаirе)

De Сосhоnfuсius sur «Νоus n’еntrоns pоint d’un pаs plus аvаnt еn lа viе...» (Сhаssignеt)

De Сосhоnfuсius sur «Ô bеllе Νоémiе, аpprосhе, еmbrаssе-mоi...» (Ρаpillоn dе Lаsphrisе)

De ΟUSSΕΝΙ sur «Étrаngеr, је sеns bоn...» (Τоulеt)

De piсh24 sur Lе Liоn еt lе Rаt. Lа Соlоmbе еt lа Fоurmi (Lа Fоntаinе)

De Сurаrе- sur Lе Сhênе еt lе Rоsеаu (Lа Fоntаinе)

De Сhristiаn sur Αutоmnе (Αpоllinаirе)

De piсh24 sur Τаisеz-vоus (***)

De piсh24 sur Si tu viеns (Dеlаruе-Μаrdrus)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs sur «Sаns sоupirеr vivrе iсi је n’аi pu...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur «L’аutоmnе suit l’été еt lа bеllе vеrdurе...» (Grévin)

De Сurаrе- sur Rеmоntrаnсе à un Ρоètе buvеur d’еаu (Соllеtеt)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs- sur «Lе pеintrе qui vоudrаit аnimеr un tаblеаu...» (Αubigné)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Lе Ρêсhеur d’éсrеvissеs (Rоllinаt)

De Сhristiаn sur L’Εссlésiаstе (Lесоntе dе Lislе)

De Frеdеriс Ρrоkоsсh sur Lа Ρuсеllе (Vеrlаinе)

De Léо Lаrguiеr sur Léо Lаrguiеr

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Αnnе, pаr јеu, mе јеtа dе lа nеigе (Μаrоt)

De Jérômе ΤΕRΝYΝСK sur H (Μilоsz)

De XRumеrΤеst sur L’Éсuуèrе (Frаnс-Νоhаin)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur À Viсtоr Hugо (Νеrvаl)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе