Tristan Corbière

Les Amours jaunes, 1873


Litanie du sommeil


 
 

    « J’ai scié le sommeil ! »
(Macbeth.)


 

*


 
Vous qui ronflez au coin d’une épouse endormie,
Ruminant ! savez-vous ce soupir : l’Insomnie ?
— Avez-vous vu la Nuit, et le Sommeil ailé,
Papillon de minuit dans la nuit envolé,
Sans un coup d’aile ami, vous laissant sur le seuil,
Seul, dans le pot-au-noir au couvercle sans œil ?
— Avez-vous navigué ?... La pensée est la houle
Ressassant le galet : ma tête... votre boule.
— Vous êtes-vous laissé voyager en ballon ?
— Non ? — bien, c’est l’insomnie. — Un grand coup de talon
Là ! — Vous voyez cligner des chandelles étranges :
Une femme, une Gloire en soleil, des archanges...
Et, la nuit s’éteignant dans le jour à demi,
Vous vous réveillez coi, sans vous être endormi.
 
 

*


 
Sommeil ! écoute-moi : je parlerai bien bas :
Sommeil — Ciel-de-lit de ceux qui n’en ont pas !
 
Toi qui planes avec l’Albatros des tempêtes,
Et qui t’assieds sur les casques-à-mèche honnêtes !
Sommeil ! — Oreiller blanc des vierges assez bêtes !
Et Soupape à secret des vierges assez faites !
— Moelleux Matelas de l’échine en arête !
Sac noir où les chassés s’en vont cacher leur tête !
Rôdeur de boulevard extérieur ! Proxénète !
Pays où le muet se réveille prophète !
Césure du vers long, et Rime du poète !
 
Sommeil ! — Loup-Garou gris ! Sommeil Noir de fumée !
Sommeil ! — Loup de velours, de dentelle embaumée !
Baiser de l’Inconnue, et Baiser de l’Aimée !
— Sommeil ! Voleur de nuit ! Folle-brise pâmée !
Parfum qui monte au ciel des tombes parfumées !
Carrosse à Cendrillon ramassant les Traînées !
Obscène Confesseur des dévotes mort-nées !
 
Toi qui viens, comme un chien, lécher la vieille plaie
Du martyr que la mort tiraille sur sa claie !
Ô sourire forcé de la crise tuée !
Sommeil ! Brise alizée ! Aurorale buée !
 
Trop-plein de l’existence, et Torchon neuf qu’on passe
Au CAFÉ DE LA VIE, à chaque assiette grasse !
Grain d’ennui qui nous pleut de l’ennui des espaces !
Chose qui court encor, sans sillage et sans traces !
Pont-levis des fossés ! Passage des impasses !
 
Sommeil ! — Caméléon tout pailleté d’étoiles !
Vaisseau-fantôme errant tout seul à pleines voiles !
Femme du rendez-vous, s’enveloppant d’un voile !
Sommeil ! — Triste Araignée, étends sur moi ta toile !
 
Sommeil auréolé ! féerique Apothéose,
Exaltant le grabat du déclassé qui pose !
Patient Auditeur de l’incompris qui cause !
Refuge du pêcheur, de l’innocent qui n’ose !
Domino ! Diables-bleus ! Ange-gardien rose !
 
Voix mortelle qui vibre aux immortelles ondes !
Réveil des échos morts et des choses profondes,
— Journal du soir : Temps, Siècle et Revue des deux mondes !
 
Fontaine de Jouvence et Borne de l’envie !
— Toi qui viens assouvir la faim inassouvie !
Toi qui viens délier la pauvre âme ravie,
Pour la noyer d’air pur au large de la vie !
 
Toi qui, le rideau bas, viens lâcher la ficelle
Du Chat, du Commissaire, et de Polichinelle,
Du violoncelliste et de son violoncelle,
Et la lyre de ceux dont la Muse est pucelle !
 
Grand Dieu, Maître de tout ! Maître de ma Maîtresse
Qui me trompe avec toi — l’amoureuse Paresse —
Ô bain de voluptés ! Éventail de caresse !
 
Sommeil ! Honnêteté des voleurs ! Clair de lune
Des yeux crevés ! — Sommeil ! Roulette de fortune
De tout infortuné ! Balayeur de rancune !
 
Ô corde-de-pendu de la Planète lourde !
Accord éolien hantant l’oreille sourde !
— Beau Conteur à dormir debout : conte ta bourde ?...
Sommeil ! — Foyer de ceux dont morte est la falourde !
 
Sommeil — Foyer de ceux dont la falourde est morte !
Passe-partout de ceux qui sont mis à la porte !
Face-de-bois pour les créanciers et leur sorte !
Paravent du mari contre la femme-forte !
 
Surface des profonds ! Profondeur des jocrisses !
Nourrice du soldat et Soldat des nourrices !
Paix des juges-de-paix ! Police des polices !
Sommeil ! — Belle-de-nuit entr’ouvrant son calice !
Larve, Ver-luisant et nocturne Cilice !
Puits de vérité de monsieur La Palisse !
 
Soupirail d’en haut ! Rais de poussière impalpable,
Qui viens rayer du jour la lanterne implacable !
 
 

*


 
Sommeil — Écoute-moi, je parlerai bien bas :
Crépuscule flottant de l’Être ou n’Être pas !...
 
Sombre lucidité ! Clair-obscur ! Souvenir
De l’Inouï ! Marée ! Horizon ! Avenir !
Conte des Mille-et-une-nuits doux à ouïr !
Lampiste d’Aladin qui sais nous éblouir !
Eunuque noir ! muet blanc ! Derviche ! Djinn ! Fakir !
Conte de Fée où le Roi se laisse assoupir !
Forêt-vierge où Peau-d’Âne en pleurs va s’accroupir !
Garde-manger où l’Ogre encor va s’assouvir !
Tourelle où ma sœur Anne allait voir rien venir !
Tour où dame Malbrouck voyait page courir...
Femme Barbe-Bleue oyait l’heure mourir !...
Belle au-Bois-Dormant dormait dans un soupir !
 
Cuirasse du petit ! Camisole du fort !
Lampion des éteints ! Éteignoir du remord !
Conscience du juste, et du pochard qui dort !
Contre-poids des poids faux de l’épicier de Sort !
Portrait enluminé de la livide Mort !
 
Grand fleuve où Cupidon va retremper ses dards
Sommeil ! — Corne de Diane, et corne du cornard !
Couveur de magistrats et Couveur de lézards !
Marmite d’Arlequin ! — bout de cuir, lard, homard —
Sommeil ! — Noce de ceux qui sont dans les beaux-arts.
 
Boulet des forcenés, Liberté des captifs !
Sabbat du somnambule et Relais des poussifs ! —
Somme ! Actif du passif et Passif de l’actif !
Pavillon de la Folle et Folle du poncif !...
— Ô viens changer de patte au cormoran pensif !
 
Ô brun Amant de l’Ombre ! Amant honteux du jour !
Bal de nuit où Psyché veut démasquer l’Amour !
Grosse Nudité du chanoine en jupon court !
Panier-à-salade idéal ! Banal four !
Omnibus où, dans l’Orbe, on fait pour rien un tour !
 
Sommeil ! Drame hagard ! Sommeil, molle Langueur !
Bouche d’or du silence et Bâillon du blagueur !
Berceuse des vaincus ! Perchoir des coqs vainqueurs !
Alinéa du livre où dorment les longueurs !
 
Du jeune homme rêveur Singulier Féminin !
De la femme rêvant pluriel masculin !
 
Sommeil ! — Râtelier du Pégase fringant !
Sommeil ! — Petite pluie abattant l’ouragan !
Sommeil ! — Dédale vague où vient le revenant !
Sommeil ! — Long corridor où plangore le vent !
 
Néant du fainéant ! Lazzarone infini !
Aurore boréale au sein du jour terni !
 
Sommeil ! — Autant de pris sur notre éternité !
Tour du cadran à blanc ! Clou du Mont-de-Piété !
Héritage en Espagne à tout déshérité !
Coup de rapière dans l’eau du fleuve Léthé !
Génie au nimbe d’or des grands hallucinés
Nid des petits hiboux ! Aile des déplumés !
 
Immense Vache à lait dont nous sommes les veaux !
Arche où le hère et le boa changent de peaux !
Arc-en-ciel miroitant ! Faux du vrai ! Vrai du faux !
Ivresse que la brute appelle le repos !
Sorcière de Bohême à sayon d’oripeaux !
Tityre sous l’ombrage essayant des pipeaux !
Temps qui porte un chibouck à la place de faux !
Parque qui met un peu d’huile à ses ciseaux !
Parque qui met un peu de chanvre à ses fuseaux !
Chat qui joue avec le peloton d’Atropos !
 
 
Sommeil ! — Manne de grâce au cœur disgracié !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
 
Le Sommeil s’éveillant me dit : Tu m’as scié.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
 
 

*


 
Toi qui souffles dessus une épouse enrayée,
Ruminant ! dilatant ta pupille éraillée ;
Sais-tu ?... Ne sais-tu pas ce soupir — le Réveil ! —
Qui baille au ciel, parmi les crins d’or du soleil
Et les crins fous de ta Déesse ardente et blonde ?...
— Non ?... — Sais-tu le réveil du philosophe immonde
— Le Porc — rognonnant sa prière du matin ;
Ou le réveil, extrait-d’âge de la catin ?...
As-tu jamais sonné le réveil de la meute ;
As-tu jamais senti l’éveil sourd de l’émeute,
Ou le réveil de plomb du malade fini ?...
As-tu vu s’étirer l’œil des Lazzaroni ?...
Sais-tu ?... ne sais-tu pas le chant de l’alouette ?
— Non — Gluants sont tes cils, pâteuse est ta luette,
Ruminant ! Tu n’as pas l’Insomnie, éveillé ;
Tu n’as pas le Sommeil, ô Sac ensommeillé !
 

             
Lits divers — Une nuit de jour.

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