Charles Cros

Le Coffret de santal, 1873


Chanson de route Arya


 
Fiers sur nos chevaux, tribu souveraine
Poussons devant nous les troupeaux bêlants,
Les bœufs mugissants. Que chacun emmène,
Enlacée à lui de ses beaux bras blancs,
L’amoureuse. Car la halte est prochaine.
 
Partis du pays des hauts pics neigeux,
Des vallons mouillés par les sources vives,
Nous en emportons les rires, les jeux,
Les frais souvenirs, sans chansons plaintives.
Aux pays nouveaux nous trouverons mieux.
 
Esclaves, hâtez la marche endormante
Des troupeaux. L’agneau sait téter alors
Que la brebis court en broutant la menthe.
De vos aiguillons piquez les bœufs forts,
Les bœufs paresseux que le taon tourmente.
 
Mais on ralentit l’allure, à travers
Les bois ; on descend de cheval ; et, blanches,
Nos filles s’en vont dans les buissons verts,
Les cheveux au vent, écartant les branches,
Cherchant avec nous des chemins ouverts.
 
Posant leurs pieds blancs sur les feuilles sèches,
Elles font tinter autour de leurs cous
Et sur leurs beaux seins, doux comme les pêches,
L’or et l’argent fins, sonores bijoux.
Ainsi nous marchons dans les forêts fraîches.
 
Voici l’aube. Allons ! Assez de sommeil !
N’attendons pas ceux qui sont lents à suivre,
Voici que le jour s’est levé vermeil.
Nous vaincrons les nains d’ébène ou de cuivre
Dans les beaux pays chauffés du soleil.
 
Et les nains, sachant nos cœurs indomptables,
Seront conducteurs et graisseurs tremblants
De nos chariots, nettoyeurs d’étables,
Pour garder vos doigts rosés, vos bras blancs
Filles de sang pur, aux yeux désirables.
 
Aux peuples soumis, à terre ployés
Les soins du labour et du pâturage,
Nous sur les hauteurs et dans les halliers
Consultant le vent, les bruits du feuillage,
Combattons les loups et les sangliers.
 
Laissons les troupeaux brouter dans la plaine.
Ne tuez jamais les douces brebis,
Car nous leur prenons le lait et la laine.
La vache offre aussi le lait de ses pis.
Réjouissons-nous quand la vache est pleine.
 
Le lait rend joyeux les roses enfants
Qui font oublier la pensée amère.
Du lait nous faisons les fromages blancs,
Piquants, bons avec le vin et la bière.
Ne tuez jamais la vache aux beaux flancs.
 
Les bœufs mugissants ont la lente allure
Qui laisse dormir dans les chariots
Nos enfants, parmi la chaude fourrure.
Respectez les bœufs, aussi les taureaux
Fécondeurs jaloux, puissants d’encolure.
 
Le soir nous rentrons de la chasse, fiers
Du gibier conquis. Le chevreuil, le lièvre,
Le sanglier noir, odorantes chairs
Et les tourdes gras, nourris de genièvre
Rôtissent, fumants, devant les feux clairs.
 
Les femmes alors nous montrent contentes
La laine et le lin qu’elles ont filés,
Pendant que jouaient, à l’ombre des tentes,
Les enfants bruyants, aux yeux éveillés
Sous le buisson roux des boucles flottantes.
 
Aux repas du soir, avant le repos,
Alors que sont cuits les lièvres, les tourdes,
Quand la bière d’or mousse dans les pots,
Quand le vin vermeil sonne dans les gourdes,
On chante les faits des anciens héros.
 
La lueur des feux, les rayons de lune
Éclairent, la nuit, vos souples contours,
Filles de sang pur. Ô vous, que chacune
À chacun de nous donne ses amours,
Et livre son corps blanc, dans la nuit brune.
 
Il fait mal celui qui, loin des amis
Se glisse, oublieux de nos lois hautaines,
Sous les chariots où sont endormis
Nos fils purs, et va, la nuit vers les naines
Filles sans beauté des peuples soumis.
 
De là, les enfants mêlés, détestables,
Serviteurs mauvais de nos enfants purs,
Qui, multipliés ainsi que les sables
Feront révolter, dans les jours futurs,
Les peuples soumis, nettoyeurs d’étables.
 
Donc, il faut chasser les instincts troublants
Et laisser entre eux s’unir les esclaves,
Graisseurs des moyeux, piqueurs des bœufs lents,
Tandis que, le soir, nos filles suaves
S’enlacent à nous de leurs beaux bras blancs.
 
En route, à cheval, tribu souveraine,
Héros descendus des hauts pics neigeux ;
Filles aux pieds blancs que chacun emmène !
Nous retrouverons les rires, les jeux,
Et l’amour ce soir ; la halte est prochaine.
 

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 22 janvier 2017 à 16h50

Ici nous entendons les anciennes paroles
-------------------------------------------------

Ici nous présentons le vaillant justicier
Affrontant les seigneurs des régions souterraines ;
Puissante est sa magie, on croit le supplicier
Mais il renaît d’un fruit porteur de bonnes graines.

Le coyote et le chat, le corbeau, la perruche
Ont façonné, par jeu, quelques êtres humains ;
Ils auraient bien pu faire un lézard, une autruche,
Mais ce sont nos parents qui sortent de leurs mains.

Tel est le document de notre antiquité ;
On doit le faire apprendre aux enfants des écoles,
Car nous ne laissons point le passé nous quitter,
Nous avons souvenir des anciennes paroles.

[Lien vers ce commentaire]

Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Сrоs : L’Hеurе frоidе

Rimbаud : Μа Βоhèmе

Rimbаud : Οphéliе

Vеrlаinе : Νеvеrmоrе : «Sоuvеnir, sоuvеnir, quе mе vеuх-tu ?...»

Vеrlаinе : Μоn rêvе fаmiliеr

Αpоllinаirе : Lа Lоrеlеу

Lаhоr : Саlmе dеs plаntеs

Μussеt : Sоnnеt : «Sе vоir lе plus pоssiblе еt s’аimеr sеulеmеnt...»

Βаudеlаirе : Rесuеillеmеnt

Μilоsz : Lа Τаvеrnе du pоrt

☆ ☆ ☆ ☆

Hеrеdiа : À unе Villе mоrtе

Lаfоrguе : Αquаrеllе еn сinq minutеs

Ρizаn : «Jе nе sаis соmmеnt је durе...»

Соurtеlinе : Lе Соup dе mаrtеаu

Τеlliеr : Сhаnsоn sur un thèmе сhinоis

Dеlаruе-Μаrdrus : Énеrvеmеnts

Dеlаruе-Μаrdrus : Соmpаrаisоns

Соrbièrе : Hеurеs

Βоumаl : «Νе rоuvrе pаs се livrе, il fаit mаl. Ιl rеssеmblе...»

Hаrаuсоurt : Ρlеinе еаu

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Lе Βаin (Hеrеdiа)

De Vinсеnt sur Lа Νосе à Gоnеssе (Fоrt)

De Сосhоnfuсius sur Ρаris diurnе (Соrbièrе)

De Сосhоnfuсius sur «Νоs désirs sоnt d’аmоur lа dévоrаntе brаisе...» (Αubigné)

De Frаnçоis Соppéе sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Gеоrgеs Соurtеlinе sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Τоtо28 sur Βibliоthèquеs (Αutrаn)

De Τоtо28 sur Sоnnеt : «Sе vоir lе plus pоssiblе еt s’аimеr sеulеmеnt...» (Μussеt)

De Lа Μusérаntе sur «Jе vis mа Νуmphе еntrе сеnt dаmоisеllеs...» (Rоnsаrd)

De Αzuré dе lа fаuсillе sur Соntrе lа јаlоusiе (Urfé)

De Lа Μusérаntе sur «Sоit quе је sоis hаï dе tоi, mа Ρаsithéе...» (Rоnsаrd)

De Vinсеnt sur Lеs Βiеnfаits dе lа nuit (Rоllinаt)

De Siхtе sur «D’un оutrаgеuх соmbаt...» (Αubigné)

De lасоtе sur «Jе sаis biеn qu’оn dirа quе је suis témérаirе...» (Βirаguе)

De mdrlоl sur Lеs Léprеuх (Βеrtrаnd)

De Vinсеnt sur Ρаrsifаl (Vеrlаinе)

De K’оuеn-lоuеn sur «Μаdаmе, si tu vеuх mе prêtеr tоn оrеillе...» (Βirаguе)

De Lа piаnistе sur Αlmаnасh (Сrоs)

De Jеаnnе-d’Αrс sur «Се quе ј’аimе аu printеmps, је tе vеuх dirе Μêmе...» (Μаgnу)

De vinсеnt sur «Un pеu dеvаnt quе l’аubе аmеnât lа јоurnéе...» (Gоdаrd)

De Ρiеrrоt sur «Sеs purs оnglеs très hаut dédiаnt lеur оnух...» (Μаllаrmé)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе