Charles Cros

Le Coffret de santal, 1873


Drame


 

en trois ballades


 

I


 
Pour fuir l’ennui que son départ me laisse,
Pendant le jour, je m’en vais au travers
Des bois, cherchant les abris bien couverts.
Comme deux chiens qu’on a couplés en laisse,
Deux papillons courent les taillis verts.
Lors, je m’étends dans l’herbe caressante.
Les moucherons, les faucheux, les fourmis
Passent sur moi, sans que mon corps les sente.
Les rossignols là-haut sont endormis.
Et moi, je pense à ma maîtresse absente.
 
Le soir, traînant la flèche qui me blesse,
Je vais, longeant la rue aux bruits divers.
Le gaz qui brille aux cafés grands ouverts,
Les bals publics, flots d’obscène souplesse,
Montrent des chairs, bons repas pour les vers.
Mais, que parfois, accablé, je consente,
Muet, à boire avec vous, mes amis,
La bière blonde, ivresse alourdissante,
Parlez, chantez ! Rire vous est permis.
Et moi, je pense à ma maîtresse absente.
 
Mais il est tard. Dormons. Rêvons d’Elle. Est-ce
Le souvenir des scintillants hivers
Qui se déroule en fantômes pervers,
Dans mon cerveau que le sommeil délaisse,
Au rythme lent et poignant d’anciens vers ?
Enfin, la fièvre et la nuit fraîchissante,
Ferment mes yeux, domptent mes flancs blêmis...
Quand reparaît l’aurore éblouissante,
Voici crier les oiseaux insoumis.
Et moi, je pense à ma maîtresse absente.
 
 

envoi


 
À ton lever, soleil, à ta descente
Que suit la nuit au splendide semis,
L’homme, oubliant sa pioche harassante,
Sourit de voir mûrir les fruits promis,
Et moi, je pense à ma maîtresse absente.
 
 
 

II


 
Nous [nous] sommes assis au bois
Dans les clairières endormantes.
Mon esprit naguère aux abois
Se rassure à l’odeur des menthes.
Le vent, qui gémissait hier,
Aujourd’hui rit et me caresse.
Les oiseaux chantent. Je suis fier,
Car j’ai retrouvé ma maîtresse.
 
La rue a de joyeuses voix,
Les ouvrières sous leurs mantes
Frissonnent, en courant. Je vois
Les amants joindre les amantes.
Aux cafés, voilà le gaz clair,
Lumière vive et charmeresse.
Il y a du bonheur dans l’air,
Car j’ai retrouvé ma maîtresse.
 
Et dans tes bras, sur tes seins froids,
J’ai des lassitudes charmantes.
Qu’as-tu fait au loin ? Je te crois,
Que tu sois vraie ou que tu mentes.
Tes seins berceurs comme la mer,
Comme la mer calme et traîtresse,
M’endorment... Plus de doute amer !
Car j’ai retrouvé ma maîtresse.
 
 

envoi


 
À toi, merci ! chemin de fer,
J’étais seul ; mais un soir d’ivresse,
Tu m’as tiré de cet enfer,
Car j’ai retrouvé ma maîtresse.
 
 
 

III


 
Feuilles, tombez sous la fureur du vent
Et sous la pluie atroce de novembre.
Toute splendeur, à la fin, se démembre.
L’eau, trouble, perd son reflet décevant.
Ainsi s’en va tout mon bonheur d’avant.
Les doux retraits de mon âme charmée
Sont dénudés, sans oiseaux. L’avenir
Et mes projets, forte et brillante armée,
Sont en déroute à ton seul souvenir,
Ô ma maîtresse absolument aimée !
 
J’ai tant vécu dans ton charme énervant,
Comme nourri de gâteaux de gingembre,
Comme enivré de vétyver et d’ambre !
Et, rassuré, je m’endormais souvent
Sur tes beaux seins, tiède ivoire vivant.
Moi, j’aurais cru ta voix accoutumée ;
Le sort brutal voulut la démentir.
Car il mentait ton long regard d’almée !...
Mais je n’ai pas, certes, de repentir,
Ô ma maîtresse absolument aimée !
 
Et maintenant, seul comme en un couvent,
J’attends en vain le sommeil dans ma chambre,
Ta silhouette adorable se cambre
Dans ma mémoire. Et je deviens savant
À m’enivrer des drogues du Levant,
Que ma ferveur soit louée ou blâmée,
Je veux t’aimer, n’ayant meilleur loisir.
Tu resteras en moi comme un camée,
Comme un parfum chaud qui ne peut moisir,
Ô ma maîtresse absolument aimée !
 
 

envoi


 
Monde jaloux de ma vie embaumée,
Enfer d’engrais, de charbon et de cuir,
Je hais tes biens promis, sale fumée !...
Pour ne penser qu’à toi, toujours, où fuir,
Ô ma maîtresse absolument aimée ?
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Rоnsаrd : «J’аvаis, еn rеgаrdаnt tеs bеаuх уеuх, еnduré...»

Viаu : Épigrаmmе d’un impuissаnt

Lа Villе dе Μirmоnt : «Jе suis un êtrе dе sаng frоid...»

Régniеr : Juliе аuх уеuх d’еnfаnt

Sаint-Αmаnt : «Vоiсi lе rеndеz-vоus dеs Εnfаnts sаns sоuсi...»

Сrоs : L’Hеurе frоidе

Rimbаud : Μа Βоhèmе

Rimbаud : Οphéliе

Vеrlаinе : Νеvеrmоrе : «Sоuvеnir, sоuvеnir, quе mе vеuх-tu ?...»

Vеrlаinе : Μоn rêvе fаmiliеr

☆ ☆ ☆ ☆

Сhrеtiеn dе Τrоуеs

Sсаrrоn : Сhаnsоn à bоirе

Саrсо : Βоhèmе

Αpоllinаirе : «Lа nudité dеs flеurs с’еst lеur оdеur сhаrnеllе...»

Ρоnсhоn : Sоnnеt à Сhеvrеul

Μоlièrе : À Μоnsiеur Lе Vауеr, sur lа Μоrt dе sоn Fils

Lе Μоuël : «À lа sаintе, mаrtуrе еt viеrgе...»

Βаtаillе : Lеs Sоuvеnirs

Αllаrd : Αu dеrniеr сiеl

Gеоrgin : Τristеssе аu bоrd dе l’еаu

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Unе prоmеnаdе аu Jаrdin dеs Ρlаntеs (Μussеt)

De Сrаpаudinе sur «Ô сritiquе du јоur, сhèrе mоuсhе bоvinе...» (Μussеt)

De Lа Μusérаntе sur «Vоiсi lе rеndеz-vоus dеs Εnfаnts sаns sоuсi...» (Sаint-Αmаnt)

De Сосhоnfuсius sur Sоnnеt à Сhеvrеul (Ρоnсhоn)

De Сосhоnfuсius sur «Lеntеmеnt, dоuсеmеnt, dе pеur qu’еllе sе brisе...» (Sаmаin)

De Сurаrе- sur Sоnnеt pоur un Τаblеаu sаns légеndе (Lоuvigné du Dézеrt)

De Lа Μusérаntе sur «Lösсh mir diе Αugеn аus...» (Rilkе)

De Vinсеnt sur Lа Νосе à Gоnеssе (Fоrt)

De Frаnçоis Соppéе sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Gеоrgеs Соurtеlinе sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Τоtо28 sur Βibliоthèquеs (Αutrаn)

De Τоtо28 sur Sоnnеt : «Sе vоir lе plus pоssiblе еt s’аimеr sеulеmеnt...» (Μussеt)

De Lа Μusérаntе sur «Jе vis mа Νуmphе еntrе сеnt dаmоisеllеs...» (Rоnsаrd)

De Αzuré dе lа fаuсillе sur Соntrе lа јаlоusiе (Urfé)

De Vinсеnt sur Lеs Βiеnfаits dе lа nuit (Rоllinаt)

De Siхtе sur «D’un оutrаgеuх соmbаt...» (Αubigné)

De lасоtе sur «Jе sаis biеn qu’оn dirа quе је suis témérаirе...» (Βirаguе)

De mdrlоl sur Lеs Léprеuх (Βеrtrаnd)

De Vinсеnt sur Ρаrsifаl (Vеrlаinе)

De vinсеnt sur «Un pеu dеvаnt quе l’аubе аmеnât lа јоurnéе...» (Gоdаrd)

De Ρiеrrоt sur «Sеs purs оnglеs très hаut dédiаnt lеur оnух...» (Μаllаrmé)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе