Charles Cros

Le Collier de griffes, 1908


Évocation


 
J’ai longtemps écouté tes doux chuchotements,
Muse ou démon des jours actuels. Mais tu mens !
Venez Nymphes, avec vos longues chevelures ;
Chantez, rossignols morts jadis dans les ramures,
Parfums d’avant, parfums des là-bas : mon ennui
Veut s’oublier, en vous, des odeurs d’aujourd’hui.
 
Venez Sylvains, venez Faunes, venez Dryades !
Nous avons tant souffert de vivre en ces temps fades.
Venez, Dryades et Sylvains ! dansez en ronds
Sur les pelouses ! Viens, Bacchus, et nous rirons
Viens ! Que fais-tu là-bas, dans le fond de l’Asie ?
Tes femmes soûles, et tes tigres ?... fantaisie
De vétyver, de musc, de bétel, de santal ;
Ces femmes avec leurs parures de métal,
Ces rubis, ces saphirs, ces fleurs, poison qui berce,
Ne valent pas l’Europe impassible et perverse.
 
Viens ! Voici se dresser le grand chêne, le pin ;
Viens au pays heureux du vin frais, du bon pain.
 
Voici l’Hellade ! Nous allons avoir des fêtes
Plus claires que les plus beaux rêves des prophètes.
Viens donc voir ces ruisseaux, ce ciel, ces oliviers,
Ces monts où l’on a pris les marbres enviés.
 
Promenons-nous. Vois donc ces hommes et ces femmes
Dont resteront toujours les formes et les âmes ;
Les femmes, à travers le rideau des roseaux,
Qui nagent, en jasant plus haut que les oiseaux ;
Les hommes, récitant des vers sous les portiques,
S’interrompent avec des riantes critiques.
Ils suivent le chemin que bordent les tombeaux,
Car dans ce pays-ci, les morts même sont beaux ;
 
Et Platon, à travers sa barbe aux ondes blondes,
Mélodieusement, dit la chanson des mondes.
Praxitèle s’en va, là-bas, avec Vénus
Qu’il a sculptée et qui lui doit bien ses seins nus...
 
Au marché, coloré de citrons, de tomates,
Vois ces marchandes au nez droit, aux pâleurs mates ;
Aristophane rit et se querelle avec
Ces fruitières sans honte au plus pur accent grec.
Assez de vos sachets, filles de Thessalie !
Allons plus loin, passons la ruelle salie
Par les trognons de choux et les cosses de pois.
Allons plus loin encore, allons dans les endroits
Où la flûte soupire, où la harpe résonne.
Oh ! ce n’est pas Orphée, Homère ni personne
Qu’on va nous faire entendre ici, mais des chansons
Qu’on oublie et toujours qu’on refera. Passons.
 
Et ces temples et ces monuments de victoire
Inespérée, à qui la raison n’eût pu croire !
Sur ces marbres ambrés, quels mots rouges lit-on ?
Morts à Platée, à Salamine, à Marathon !
 
Ce sont les souvenirs immortels des batailles
Où dix mille Athéniens — soit dix mille canailles,
Tuèrent par hasard cent mille bons Persans
Bien armés, bien nourris, bien rangés, bien pesants.
 
L’Agora ! comme on s’y dispute, on s’y démène !
Mais je connais trop bien cette marée humaine ;
Ai-je rêvé, Bacchus ? Ces paroles, ces cris,
Ces gens d’affaires, ça me rappelle Paris.
 
Venez Sylvains, venez Faunes, venez Dryades !
Venez ! Les jours présents ne seront plus si fades.
Cravatez-vous, Sylvains ; Faunes, mettez des gants ;
Dryades, montrez-nous vos chapeaux arrogants,
Allons souper, Bacchus ! Paris vaut bien Athènes.
Je quitte sans regrets mes visions lointaines.
 
Oh ! Berce-moi toujours de tes chuchotements,
Muse ou démon des jours actuels et charmants.
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Βоuilhеt : À unе fеmmе

Τristаn L’Hеrmitе : Lа Βеllе еn dеuil

Rоdеnbасh : Vеilléе dе glоirе

Rоdеnbасh : Rеnоnсеmеnt

Rоdеnbасh : Sоlitudе

Βеrtrаnd : Sоnnеt : «À lа Rеinе dеs Frаnçаis...»

Lоrrаin : Déсаdеnсе

Lоrrаin : Αbаndоnnéе

Τhаlу : L’Îlе lоintаinе

Rоdеnbасh : «Lеs суgnеs blаnсs, dаns lеs саnаuх dеs villеs mоrtеs...»

☆ ☆ ☆ ☆

Αrvеrs : Sоnnеt à mоn аmi R...

Βоuilhеt : Vеrs à unе fеmmе

Lа Fоntаinе : Lе Сосhоn, lа Сhèvrе еt lе Μоutоn

Lа Сеppèdе : «Vоiсi l’hоmmе, ô mеs уеuх, quеl оbјеt déplоrаblе...»

Lа Сеppèdе : «L’оisеаu dоnt l’Αrаbiе а fаit si grаndе fêtе...»

Lаfоrguе : L’hivеr qui viеnt

Vаuquеlin dеs Yvеtеаuх : «Αvесquеs mоn аmоur nаît l’аmоur dе сhаngеr...»

Βruаnt : Fаntаisiе tristе

Βеrtrаnd : Lа Rоndе sоus lа сlосhе

Ρоpеlin : Τurеlаirе, turеlurе

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Lа Βеllе еn dеuil (Τristаn L'Hеrmitе)

De Μаdаmе_Βrigittе- sur Vеrs à unе fеmmе (Βоuilhеt)

De Сосhоnfuсius sur «Αmi, је t’аpprеndrаi (еnсоrе quе tu sоis...» (Du Βеllау)

De Сurаrе- sur «Vоiсi l’hоmmе, ô mеs уеuх, quеl оbјеt déplоrаblе...» (Lа Сеppèdе)

De Εsprit dе сеllе sur «L’оisеаu dоnt l’Αrаbiе а fаit si grаndе fêtе...» (Lа Сеppèdе)

De Сосhоnfuсius sur «Vеuх-tu sаvоir, Duthiеr, quеllе сhоsе с’еst Rоmе ?...» (Du Βеllау)

De Jаllе dе Βlаnquеfоrt sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Wоtаn dе Βlаnсhеmоrt sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur Lа Rоndе sоus lа сlосhе (Βеrtrаnd)

De Βаilеу sur Соntrе Sаbidius : «D’un gâtеаu trоp brûlаnt...» (Dubоs)

De Jеhаn sur Соnsеil (Βаnvillе)

De Jеhаn sur Lа Μоrt еt lе Μаlhеurеuх. Lа Μоrt еt lе Βûсhеrоn (Lа Fоntаinе)

De Jеhаn sur Εn јustiсе dе pаiх (Rоllinаt)

De Jеhаn sur Μаtеlоts (Соrbièrе)

De Сurаrе- sur L’Αmbitiоn tаnсéе (Τristаn L'Hеrmitе)

De Βlоndеl sur Τеrrе dе Frаnсе (Fаbié)

De Τоrсhоnfuсius sur Lе Сосhоn, lа Сhèvrе еt lе Μоutоn (Lа Fоntаinе)

De Lilith sur «Ô Déеssе, qui pеuх аuх prinсеs égаlеr...» (Du Βеllау)

De Μаlеpеur sur «Jе plаntе еn tа fаvеur сеt аrbrе dе Суbèlе...» (Rоnsаrd)

De Сliеnt sur Sоnnеt du huit févriеr 1915 (Αpоllinаirе)

De Βасhоt sur Lе Τunnеl (Rоllinаt)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе