Charles Cros


Lassitude

Pendant de longues périodes dans la vie courte, je m’efforce à rassembler mes pensées qui s’enfuient, je cherche les visions des bonnes heures.

 

Mais je trouve que mon âme est comme une maison désertée par les serviteurs.

 

Le maître parcourt inquiet les corridors froids, n’ayant pas les clefs des pièces hospitalières où sont les merveilles qu’il a rapportées de tant de voyages.

 

Les ravissements, les instants où je savais tenir l’univers en ma main royale, ont été bien courts et bien rares. Presque aussi rares sont pour moi les périodes de pensée normale. Le plus souvent je suis impuissant, je suis fou ; ce dont je me cache au dehors, sous les richesses conquises aux bonnes heures.

 

Quelle drogue me rendra plus fréquente la pensée normale ? Quand je l’ai, quand elle se prolonge, ma poitrine puissante me permet de monter là où nulle senteur terrestre n’arrive plus, là où, dans le ravissement, j’exerce ma royauté.

 

Après de mauvais sommeils (d’où viennent-ils ?) voici que je ne suis plus là-haut. Je n’ai plus que le regret de ce que j’y ai senti. À peine me reste-t-il assez de lucidité et de courage pour rendre compte aux hommes de ce que j’y ai fait et me justifier auprès d’eux.

 

J’ai eu toutes les fiertés ; j’ai dédaigné les comptes à rendre et les justifications.

 

Mais quand la fièvre pesante m’a égaré et fait redescendre, puis-je vivre seul et sans soleil entre des murs de haine ?

 

Pourtant, les efforts que je consens à faire, malgré ma lassitude, loin de m’être comptés, ne me désignent-ils pas plutôt à la fureur des empressés qui s’agitent en bas ?


Le Coffret de santal, 1873

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