Charles Cros

Le Coffret de santal, 1873


Le Meuble


 

                           
À Madame Mauté de Fleurville.

Il m’a fallu avoir le regard bien rapide, l’oreille bien fine, l’attention bien aiguisée,

 

Pour découvrir le mystère du meuble, pour pénétrer derrière les perspectives de marqueterie, pour atteindre le monde imaginaire à travers les petites glaces.

 

Mais j’ai enfin entrevu la fête clandestine, j’ai entendu les menuets minuscules, j’ai surpris les intrigues compliquées qui se trament dans le meuble.

 

On ouvre les battants, on voit comme un salon pour des insectes, on remarque les carrelages blancs, bruns et noirs en perspective exagérée.

 

Une glace au milieu, une glace à droite, une glace à gauche, comme les portes dans les comédies symétriques. En vérité ces glaces sont des portes ouvertes sur l’imaginaire.

 

Mais une solitude évidemment inaccoutumée, une propreté dont on cherche le but en ce salon où il n’y a personne, un luxe sans raison pour un intérieur où ne régnerait que la nuit.

 

On est dupe de cela, on se dit « c’est un meuble et voilà tout », on pense qu’il n’y a rien derrière les glaces que le reflet de ce qui leur est présenté.

 

Insinuations qui viennent de quelque part, mensonges soufflés à notre raison par une politique voulue, ignorances où nous tiennent certains intérêts que je n’ai pas à définir.

 

Pourtant je n’y veux plus mettre de prudence, je me moque de ce qui peut en arriver, je n’ai pas souci des rancunes fantastiques.

 

Quand le meuble est fermé, quand l’oreille des importuns est bouchée par le sommeil ou remplie des bruits extérieurs, quand la pensée des hommes s’appesantit sur quelque objet positif,

 

Alors d’étranges scènes se passent dans le salon du meuble ; quelques personnages de taille et d’aspect insolites sortent des petites glaces ; certains groupes, éclairés par des lueurs vagues, s’agitent en ces perspectives exagérées.

 

Des profondeurs de la marqueterie, de derrière les colonnades simulées, du fond des couloirs postiches ménagés dans le revers des battants,

 

S’avancent, en toilettes surannées, avec une démarche frétillante et pour une fête d’almanach extra-terrestre,

 

Des élégants d’une époque de rêve, des jeunes filles cherchant un établissement en cette société de reflets et enfin les vieux parents, diplomates ventrus et douairières couperosées.

 

Sur le mur de bois poli, accrochées on ne sait comment, les girandoles s’allument. Au milieu de la salle, pendu au plafond qui n’existe pas, resplendit un lustre surchargé de bougies roses, grosses et longues comme des cornes de limaçons. Dans des cheminées imprévues, des feux flambent comme des vers luisants.

 

Qui a mis là ces fauteuils, profonds comme des coques de noisettes et disposés en cercle, ces tables surchargées de rafraîchissements immatériels ou d’enjeux microscopiques, ces rideaux somptueux — et lourds comme des toiles d’araignée ?

 

Mais le bal commence. L’orchestre, qu’on croirait composé de hannetons, jette ses notes, pétillements et sifflements imperceptibles. Les jeunes gens se donnent la main et se font des révérences.

 

Peut-être même quelques baisers d’amour fictif s’échangent à la dérobée, des sourires sans idée se dissimulent sous les éventails en ailes de mouche, des fleurs fanées dans les corsages sont demandées et données en signe d’indifférence réciproque.

 

Combien cela dure-t-il ? Quelles causeries s’élèvent dans ces fêtes ? Où va ce monde sans substance, après la soirée ?

On ne sait pas.

 

Puisque, si l’on ouvre le meuble, les lumières et les feux s’éteignent ; les invités, élégants, coquettes et vieux parents disparaissent pêle-mêle, sans souci de leur dignité, dans les glaces, couloirs et colonnades ; les fauteuils, les tables et les rideaux s’évaporent.

 

Et le salon reste vide, silencieux et propre ;

 

Aussi tout le monde le dit « c’est un meuble de marqueterie et voilà tout », sans se douter qu’aussitôt le regard détourné,

 

De petits visages narquois se hasardent à sortir des glaces symétriques, de derrière les colonnes incrustées, du fond des couloirs postiches.

 

Et il faut un œil particulièrement exercé, minutieux et rapide, pour les surprendre quand ils s’éloignent en ces perspectives exagérées, lorsqu’ils se réfugient dans les profondeurs imaginaires des petites glaces, à l’instant où ils rentrent dans les cachettes irréelles du bois poli.


Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Lеvеу : Républiquе Αrgеntinе — Lа Ρlаtа

Соuté : Lеs Соnsсrits

Rоdеnbасh : Vеilléе dе glоirе

Οsсаr V. dе L. Μilоsz

Hugо : «Αmis, un dеrniеr mоt ! — еt је fеrmе à јаmаis...»

Ρоpеlin : Lа Νеigе

Μауnаrd : «Сhаquе Ρriаpе du viеuх tеmps...»

Μауnаrd : «Βеllе, qui sаns fоutеur fоutеz...»

Μауnаrd : Épitаphе : «Сi-gît Ρаul qui bаissаit lеs уеuх...»

Βаnvillе : Μаriа Gаrсiа

Ο’Νеddу : Αmоur

Hugо : Lа Сhаnsоn dе Jеаn Ρrоuvаirе

☆ ☆ ☆ ☆

Stаël : Épitrе sur Νаplеs

Ρirоn : Οdе à Ρriаpе

Rеgnаrd : Épîtrе à Μ. ...

Βruаnt : Sоulоlоquе

Μасеdоnski : Lе Сlоîtrе

Μасеdоnski : Sоnnеt lоintаin

Μаrоt : «J’аi unе lеttrе еntrе tоutеs élitе...»

Μауnаrd : «L’hоmmе qui gît еn се liеu...»

Riсhеpin : Dаb

Βаnvillе : Μаriа Gаrсiа

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur L’Αnсêtrе (Hеrеdiа)

De Lе Gаrdiеn sur Républiquе Αrgеntinе — Lа Ρlаtа (Lеvеу)

De Сосhоnfuсius sur «Се qu’еn vеillаnt је n’оsаi dе mа viе...» (Μаgnу)

De Сосhоnfuсius sur Lе Sоngе (Соrаn)

De Lа-Μusérаntе sur «L’hоmmе qui gît еn се liеu...» (Μауnаrd)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur «Се quе tа plumе prоduit...» (Μауnаrd)

De Jеhаn Ρаuvrеpin sur Sоnnеt ivrе (Riсhеpin)

De Сurаrе- sur «Ν’еs-tu lаssе, аussi, dе rêvеr d’hiеr ?...» (Viеlé-Griffin)

De Сhristiаn sur À Ιris, qui mаngеаit оrdinаirеmеnt dеs flеurs (Lе Ρауs)

De Ιvrеssе sur «Сhаmpêtrеs еt lоintаins quаrtiеrs, је vоus préfèrе...» (Соppéе)

De Fаisаnе sur Lе Rêvе du pоètе (Соppéе)

De Εsprit dе сеllе sur Vеrs à unе fеmmе (Βоuilhеt)

De Τhundеrbird sur Éсrit аvес du sаng (Sеgаlеn)

De Μаirе dе Βlаnquеfоrt sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Fоirе dе Βlаnсhеmоrt sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Соugаrе- sur Lе Сhiеn еt lе Сhаt (Αrnаult)

De wеbmаstеr sur «Lе mоndе plus trоmpеur quе lеs flоts dе Νеptunе...» (Ρеllissоn-Fоntаniеr)

De Сосhоnfitсhuss sur Αir : «Τоut l’univеrs оbéit à l’Αmоur...» (Lа Fоntаinе)

De Viсtоr Сlоuеlbес sur Lа Соnsсiеnсе (Hugо)

De Gаrdеur d’аlbаtrоs sur Frаnçоis Соppéе

De Ρосhtrоnfuсuls sur «Vоiсi l’hоmmе, ô mеs уеuх, quеl оbјеt déplоrаblе...» (Lа Сеppèdе)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе