Charles Cros

Le Coffret de santal, 1873


Lento


 
Je veux ensevelir au linceul de la rime
Ce souvenir, malaise immense qui m’opprime.
 
 

*


 
Quand j’aurai fait ces vers, quand tous les auront lus
Mon mal vulgarisé ne me poursuivra plus.
 
 

*


 
Car ce mal est trop grand pour que seul je le garde
Aussi, j’ouvre mon âme à la foule criarde.
 
 

*


 
Assiégez le réduit de mes rêves défunts,
Et dispersez ce qu’il y reste de parfums.
 
Piétinez le doux nid de soie et de fourrures ;
Fondez l’or, arrachez les pierres des parures.
 
Faussez les instruments. Encrassez les lambris ;
Et vendez à l’encan ce que vous aurez pris.
 
Pour que, si quelque soir l’obsession trop forte
M’y ramène, plus rien n’y parle de la morte.
 
Que pas un coin ne reste intime, indéfloré.
Peut-être, seulement alors je guérirai.
 
 

*


 
(Avec des rythmes lents, j’endors ma rêverie
Comme une mère fait de son enfant qui crie.)
 
 

*


 
Un jour, j’ai mis mon cœur dans sa petite main
Et, tous en fleur, mes chers espoirs du lendemain.
 
L’amour paye si bien des trésors qu’on lui donne !
Et l’amoureuse était si frêle, si mignonne !
 
Si mignonne, qu’on l’eût prise pour une enfant
Trop tôt belle et que son innocence défend.
 
Mais, elle m’a livré sa poitrine de femme,
Dont les soulèvements semblaient trahir une âme.
 
Elle a baigné mes yeux des lueurs de ses yeux,
Et mes lèvres de ses baisers délicieux.
 
 

*


 
(Avec des rythmes doux, j’endors ma rêverie
Comme une mère fait de son enfant qui crie.)
 
 

*


 
Mais, il ne faut pas croire à l’âme des contours,
À la pensée enclose en deux yeux de velours.
 
 

*


 
Car un matin, j’ai vu que ma chère amoureuse
Cachait un grand désastre en sa poitrine creuse.
 
J’ai vu que sa jeunesse était un faux dehors,
Que l’âme était usée et les doux rêves morts.
 
J’ai senti la stupeur d’un possesseur avide
Qui trouve, en s’éveillant, sa maison nue et vide.
 
 

*


 
J’ai cherché mes trésors. Tous volés ou brisés !
Tous, jusqu’au souvenir de nos premiers baisers !
 
Au jardin de l’espoir, l’âpre dévastatrice
N’a rien laissé, voulant que rien n’y refleurisse.
 
J’ai ramassé mon cœur, mi-rongé dans un coin,
Et je m’en suis allé je ne sais où, bien loin.
 
 

*


 
(Avec des rythmes sourds, j’endors ma rêverie
Comme une mère fait de son enfant qui crie.)
 
 

*


 
C’est fièrement, d’abord, que je m’en suis allé
Pensant qu’aux premiers froids, je serais consolé.
 
 

*


 
Simulant l’insouci, je marchais par les rues.
Toutes, nous les avions ensemble parcourues !
 
Je n’ai pas même osé fuir le mal dans les bois.
Nous nous y sommes tant embrassés autrefois !
 
Fermer les yeux ? Rêver ? Je n’avais pas dans l’âme
Un coin qui n’eût gardé l’odeur de cette femme.
 
 

*


 
J’ai donc voulu, sentant s’effondrer ma raison,
La revoir, sans souci de sa défloraison.
 
Mais, je n’ai plus trouvé personne dans sa forme.
Alors le désespoir m’a pris, lourd, terne, énorme.
 
Et j’ai subi cela des mois, de bien longs mois,
Si fort, qu’en trop parler me fait trembler la voix.
 
 

*


 
Maintenant c’est fini. Souvenir qui m’opprimes,
Tu resteras, glacé, sous ton linceul de rimes.
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Sаint-Αmаnt : «Εntrеr dаns lе bоrdеl...»

Βаudеlаirе : Lа Μоrt dеs Ρаuvrеs

Vаuсаirе : Νоtrе divin mоdèlе

Μérаt : Ρауsаgе

Αpоllinаirе : «Lа nudité dеs flеurs с’еst lеur оdеur сhаrnеllе...»

Lа Villе dе Μirmоnt : Lеs Dеmоisеllеs d’аutrеfоis

Villоn : Lе Lаis

Rоnsаrd : «J’аvаis, еn rеgаrdаnt tеs bеаuх уеuх, еnduré...»

☆ ☆ ☆ ☆

Jоuу : Lа “Vеuvе”

Сhаmbriеr : Lеs Ιgnоrés

Βérаngеr : Lеs Quаtrе Âgеs histоriquеs

Du Βеllау : «Jе n’éсris pоint d’аmоur, n’étаnt pоint аmоurеuх...»

Léоnаrd : Lеs Rеgrеts

Βruаnt : J’suis dаns l’Βоttin

Сrоs : Lе Βut

Ρаtriаt : «Αсhètе qui vоudrа lе Саmеmbеrt trоp dоuх...»

Lеvеу : «Vоulаnt еnсоurаgеr sеs аurоrеs сhаrméеs...»

Vаuсаirе : Répétitiоn

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur À Αlf. Τ. : «Qu’il еst dоuх d’êtrе аu mоndе, еt quеl biеn quе lа viе !...» (Μussеt)

De Сосhоnfuсius sur Ρоur Μаdеmоisеllе du Μаinе (Lingеndеs)

De Сосhоnfuсius sur «Ρuisqu’аinsi sоnt mеs durеs dеstinéеs...» (Lа Βоétiе)

De Οupаviа sur Sоnnеt d’аutоmnе (Βеаuliеu)

De Сurаrе- sur Dеvаnt lе fеu (Νеlligаn)

De Sоlаirе sur Sur lе Βаlсоn (Vеrlаinе)

De Lа Μusérаntе sur «Quеl еmbаrrаs à сеttе pоrtе !...» (Viоn Dаlibrау)

De Сrаpаudinе sur «Ô сritiquе du јоur, сhèrе mоuсhе bоvinе...» (Μussеt)

De Lа Μusérаntе sur «Vоiсi lе rеndеz-vоus dеs Εnfаnts sаns sоuсi...» (Sаint-Αmаnt)

De Vinсеnt sur Lа Νосе à Gоnеssе (Fоrt)

De Frаnçоis Соppéе sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Gеоrgеs Соurtеlinе sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Τоtо28 sur Βibliоthèquеs (Αutrаn)

De Τоtо28 sur Sоnnеt : «Sе vоir lе plus pоssiblе еt s’аimеr sеulеmеnt...» (Μussеt)

De Vinсеnt sur Lеs Βiеnfаits dе lа nuit (Rоllinаt)

De Siхtе sur «D’un оutrаgеuх соmbаt...» (Αubigné)

De lасоtе sur «Jе sаis biеn qu’оn dirа quе је suis témérаirе...» (Βirаguе)

De mdrlоl sur Lеs Léprеuх (Βеrtrаnd)

De Vinсеnt sur Ρаrsifаl (Vеrlаinе)

De vinсеnt sur «Un pеu dеvаnt quе l’аubе аmеnât lа јоurnéе...» (Gоdаrd)

De Ρiеrrоt sur «Sеs purs оnglеs très hаut dédiаnt lеur оnух...» (Μаllаrmé)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе