Charles Van Lerberghe



J’ai traversé l’ardent buisson dont le feuillage,
Comme une flamme, s’est ouvert sur mon passage,
Et dont l’embrasement s’est refermé sur moi.
Personne. Tout est calme. Une enceinte de pierre,
Une porte béante, un espace où l’on voit
Un autre monde luire en une autre lumière.
Rien n’y respire plus. Seule, sous le soleil,
Une allée infinie, et des saules qui laissent
Sur le sable dormant traîner leurs branches lasses.
Toutes choses au fond d’un étrange sommeil,
Et l’ombre et la clarté, comme l’air, immobiles.
 
Ainsi, le soir n’est plus au delà de ce seuil.
Ailleurs, c’est l’heure merveilleuse où tout se voile
Du crépuscule bleu qui tombe des étoiles
Sur mes bosquets heureux. Ici, le grand jour seul
Qui rayonne à jamais d’une lumière égale.
Et pourtant quel divin et doux apaisement
Dans ce silence pur, et cette virginale
Solitude ! En ces lieux plus rien qui soit vivant.
Pas un oiseau qui dans cet air irrespirable
Ait ouvert ses ailes légères ou laissé
L’étoile de ses pieds agiles sur le sable.
Pas une haleine qui, dans la brise, ait passé
Ce seuil où tout expire, où jusqu’aux fleurs muettes
Du paradis, en foule, interdites, s’arrêtent ;
Car il est inscrit sur ce seuil de pierre : Ailleurs.
Là, tombent tous les bruits, là, ma voix même a peur,
Et recule aussitôt qu’elle touche l’espace ;
Et c’est par là, disent mes anges, que la Mort,
En ce divin royaume, invisiblement passe,
Et par là que la vie, obscurément, en sort.
Qu’importe ! Ils sont si doux, ici, mes calmes rêves.
Ils ressemblent à ceux qui viennent dans la nuit,
Quand tout repose, quand mon cœur heureux m’élève
Au-dessus de l’Éden lui-même, et que je suis,
Là-haut, dans le ciel sombre et merveilleux, la sente
Des étoiles : Tout s’est appesanti ; je dors.
Mes pieds s’enfoncent dans leur neige étincelante.
Comme elles se ressemblent ces deux routes d’or !
Peut-être est-ce une seule et la même, mais vue
Des confins du sommeil et de ceux de la vie.
 
Que je voudrais de là m’apercevoir debout,
Pâle et lasse, accoudée à cette porte, sous
Ces fleurs dont les parfums enveloppent mes songes.
Que les choses ici doivent sembler étranges,
Sans trêve et sans repos, et dans quelle rumeur
De feuillages, de vents et de vagues ! L’horreur
De vivre est si profonde, là ; si souriante
La joie d’être rentré dans le néant divin !
Ou n’est-ce qu’un mirage ? Étendrais-je la main ?...
Ô Dieu ! Ma main que j’en retire est froide et morte,
Elle scintille comme une rose de gel,
Rien que d’avoir, un seul instant, sous cette porte,
Effleuré cet air pâle et ce jour irréel !...
Qu’est-ce donc qui s’étend, comme l’ombre d’une aile
Invisible sur moi, comme un voile azuré ?
Quelque chose de l’autre monde est-il entré
Dans mon âme ? Mes yeux se ferment, je chancelle.
Je suis si lasse et si brisée, et j’ai sommeil
De ces mourantes roses lasses de soleil,
Dont les parfums vers moi ne montent plus qu’à peine.
Comme toute la terre elle-même est lointaine !...
Où donc s’en sont allés ces deux papillons bleus
Qui, tout à l’heure, sur ce seuil, jouaient tous deux ?
Il n’est pas un nuage au ciel qui ne s’efface
Dans la sérénité divine dès qu’il passe.
Mon cœur s’apaise aussi, tout s’apaise. Je viens.
Je m’approche et je viens, Inconnu, qui m’attires
Et m’enlaces avec ces caresses, ces liens
De fleurs... Cette parole que je n’osais dire,
Je l’ai dite. Elle chante. Écoute. L’as-tu bien
Entendue ? Alors, prends-moi doucement la main.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
 

Chanson d'Ève, 1904

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