René Dalize

(1879-1917)

 

 

René Dalize

Ballade du pauvre macchabée mal enterré


Ballade à tibias rompus


 
Je suis le pauvre macchabée mal enterré,
Mon crâne lézardé s’effrite en pourriture,
Mon corps éparpillé divague à l’aventure
Et mon pied nu se dresse vers l’azur éthéré.

        Plaignez mon triste sort.
Nul ne dira sur moi : « Paix à ses cendres ! »
        Je suis mort
Dans l’oubli désolé d’un combat de décembre.

    J’ai passé un hiver au chaud,
    Malgré les frimas et la neige :
Un brancardier m’avait peint à la chaux.
Il n’est point d’édredon qui mieux protège.

Un gai matin d’avril, Monsieur Jean-Louis Forain,
Escorté d’un cubiste, m’a camouflé en vert.
        Le vert a tourné à l’airain
        Puis au gris et, dessert,
J’ai moi-même tourné comme une crème à la pistache.
Où donc es-tu, grand Caran d’Ache ?

        Depuis, je gis à l’abandon.
        Le régiment de la relève
M’a ceint de fils de fer, créneaux et bastidons.
Un majestueux rempart autour de moi s’élève.

        En dépit du brûlant tropique,
        Mon été fut philosophique.
        Le nez perdu dans l’agrégat
        Emmi le crapaud et le rat,
On s’habitue à tout loin des désirs charnels.
Autour de moi rêvassent de vieux cadavres confraternels.

L’autre semaine, hélas, un gros minnenwerfer
        Sans crier gare a chu
Et m’a brisé les reins d’un grand coup de massue.
En vain ai-je imploré Wotan et Lucifer.
Brutalement jeté de mon aimable trou,
Six fois en tourbillons je mesurai l’espace,
Puis retombai, épars, colloïdal et mou,
Parmi la criquembouille et la mélasse.

    Depuis ce temps, le crâne retourné,
De mon œil, mon pauvre œil, mon œil unique,
    — L’autre, un rat me l’a mangé, —
Je subis à nouveau la Tonde mécanique.

        Entre les branches demi-mortes
        D’un grand saule dépareillé,
        J’aperçois la sainte cohorte
        Des astres de la nuit d’été.

Hermann, Dorothée, ô Minna, ô Werther,
        Que maudit le minnenwerfer !
        Peu me chaut manquer d’une fesse.
        J’ai du coup perdu la sagesse...
Voici bien le grand œil lumineux étoilé,
Et mon œil rebelle va du mauvais côté.
Je me souviens, ah oui ! je me souviens.
Elle était, ma fiancée, des bords du Rhin...

        — Mon bel et pur amour,
Le grand cygne de neige aux ailes éployées
    Nous emportera quelque jour
Au destin fabuleux que nous avons rêvé.

— C’est la bataille, Fritz, et, puisqu’il faut partir,
Vois la mignonne étoile près la fière Altaïr.
    Promets-moi, chaque soir, pieusement,
De répéter sous son regard fidèle notre serment.

— Cet infiniment petit corpuscule,
Tu me l’avais donné, ô ma tendre Gudule,
        Tu me l’avais donné...
Je sens le vent du sud, ce soir, au creux du nez ;

    Le vent du sud est plein de pestilences
    Idoines à flatter ma carcasse un peu rance.
    Entre les fils de fer, j’ai plus d’un camarade.
    L’odeur des champs fleuris est par trop fade !

Mais le zéphyr, ce soir, perce mes oripeaux,
Court en frissons subtils sous ma défunte peau,
Éveille en mon cœur mon oubliée luxure,
Et rompt les harmonies de ma feue chevelure.

        Il n’est point si gai d’être mort.
        Tout cela manque de confort.
        Si j’avais un bout de ficelle,
        Je sonnerais la sentinelle.

        Et puis voici que joue au vent
        Le ruban bleu taché de sang
        D’une fille que j’ai violée
À Malines, un soir pareil de l’autre été...
 
        Ne te révolte, mon doux cœur !
On n’est pas très poli quand le temps presse.
Tes bras frais alanguis plutôt à mon ivresse
Et cambre tes seins durs au désir du vainqueur.

            Elle était blonde,
Elle avait de grands yeux qui suppliaient le monde
                Loin de moi !
    Aujourd’hui, vieux macchabé vertueux,
Je ne veux plus aimer de mes fiancées aucune
        Que celles à l’œil vitreux
        Et au sein flou couleur de lune.

Satané vent ! Le coriza m’a pris.
Mes pieds humides vers l’azur éthéré
        Se dressent incompris.
Je suis le pauvre Macchabée mal enterré. 
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Fоrt : Соnvоi dе Ρаul Vеrlаinе аprès un tоurbillоn dе nеigе

Vаuсаirе : Соnsеils à mа pеtitе аmiе

Sаmаin : Unе

Vаlérу : Lе Суgnе

Dubus : Μаdrigаl

Vаlérу : Lе Суgnе

Lоuÿs : Sеin dе brаnléе

Βаudеlаirе : Sеd nоn sаtiаtа

Сrоs : Lа Сhаnsоn dеs Hуdrоpаthеs

Βrinn’Gаubаst : Μаtin d’ivrеssе

☆ ☆ ☆ ☆

Rоllinаt : Sоnnеt à lа nuit

Vаlérу : Lе Βеаu Dimаnсhе

Βruаnt : Fаntаisiе tristе

Αutrаn : Lе Ρrintеmps du сritiquе

Vаlmоrе : Αdiеu à l’еnfаnсе

Rоnsаrd : «Yеuх, qui vеrsеz еn l’âmе, аinsi quе dеuх Ρlаnètеs...»

Vеrhаеrеn : «Lе sоir tоmbе, lа lunе еst d’оr...»

Vаuсаirе : Répétitiоn

Βrinn’Gаubаst : Dеvаnt lа Μоrt

Βrinn’Gаubаst : Εstо vir

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «Sоit quе sоn оr sе сrêpе lеntеmеnt...» (Rоnsаrd)

De Сосhоnfuсius sur «Ρаr аrmеs еt vаissеаuх Rоmе dоmptа lе mоndе...» (Du Βеllау)

De Сосhоnfuсius sur L’Οrguе (Сrоs)

De Ρiеrrоt sur Sоnnеt à lа nuit (Rоllinаt)

De Ρеrvеrs nаrсissе sur «Ρuisquе lеs сhаmps јоuissеnt dе mа bеllе...» (Τоurs)

De Vinсеnt sur «Εst-il riеn dе plus vаin qu’un sоngе mеnsоngеr...» (Сhаssignеt)

De Vinсеnt sur «Αmоur, је prеnds соngé dе tа mеntеusе éсоlе...» (Rоnsаrd)

De ΒiΒ lа bаlеinе sur «Quаnd је tе vis еntrе un milliеr dе Dаmеs...» (Βаïf)

De Сhristiаn sur Lеs Ρоrсs (Vеrhаеrеn)

De Сrаpаudinе sur Splееn : «Μеs intimеs dоulеurs...» (Ο'Νеddу)

De Αmаndinе ΟZΑUR sur Sоnnеt fоutаtif (Lе Ρеtit)

De Vinсеnt sur Désir d’оisеаu (Βrinn'Gаubаst)

De Сurаrе- sur Βrеtаgnе еst univеrs (Sаint-Ρоl-Rоuх)

De Сurаrе- sur «Αimе, si tu lе vеuх, је nе l’еmpêсhе pаs...» (Viоn Dаlibrау)

De Sаudаdе sur Εl Dеsdiсhаdо (Νеrvаl)

De Αmаndinе ΟZΑUR sur À Сhаrlеs dе Sivrу (Vеrlаinе)

De riс(h)аrd sur Lеs Соnquérаnts (Hеrеdiа)

De Сhristiаn sur Un début (Αutrаn)

De Frаnçоis Соppéе sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Gеоrgеs Соurtеlinе sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Τоtо28 sur Βibliоthèquеs (Αutrаn)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе

 



Photo d'après : Hans Stieglitz