Marceline Desbordes-Valmore

Pauvres fleurs, 1839


Cantique des mères


 
Reine pieuse aux flancs de mère,
Écoutez la supplique amère
Des veuves aux rares deniers
Dont les fils sont vos prisonniers.
Si vous voulez que Dieu vous aime
Et pardonne au geôlier lui-même,
Priez d’un salutaire effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
On dit que l’on a vu des larmes
Dans vos regards doux et sans armes ;
Que Dieu fasse tomber ces pleurs
Sur un front gros de nos malheurs.
Soulagez la terre en démence,
Faites-y couler la clémence ;
Et priez d’un céleste effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
Car ce sont vos enfants, madame,
Adoptés au fond de votre âme,
Quand ils se sont, libres encor,
Rangés sous votre rameau d’or ;
Rappelez aux royales haines
Ce qu’ils font un jour de leurs chaînes,
Et priez d’un prudent effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
Ne sentez-vous pas vos entrailles
Frémir des fraîches funérailles
Dont nos pavés portent le deuil ?
Il est déjà grand le cercueil !
Personne n’a tué vos filles ;
Rendez-nous d’entières familles !
Priez d’un maternel effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
Comme Esther s’est agenouillée
Et saintement humiliée
Entre le peuple et le bourreau,
Rappelez le glaive au fourreau.
Vos soldats vont la tête basse,
Le sang est lourd, la haine lasse :
Priez d’un courageux effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
Ne souffrez pas que vos bocages
Se changent en lugubres cages ;
Tout travail d’homme est incomplet ;
C’est en vain qu’on tend le filet,
Devant ceux qui gardent leurs ailes.
Pour qu’un jour les vôtres soient belles,
Priez d’un angélique effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
Madame ! Les geôles sont pleines,
L’air y manque pour tant d’haleines,
Nos enfants n’en sortent que morts !
Où commence donc le remords ?
S’il est plus beau que l’innocence,
Qu’il soit en aide à la puissance,
Et priez d’un ardent effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
C’est la faim, croyez-en nos larmes,
Qui fiévreuse aiguisa leurs armes.
Vous ne comprenez pas la faim :
Elle tue, on s’insurge enfin !
Ô vous ! Dont le lait coule encore,
Notre sein tari vous implore :
Priez d’un charitable effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
Voyez comme la providence
Confond l’oppressive imprudence,
Comme elle ouvre avec ses flambeaux,
Les bastilles et les tombeaux !
La liberté, c’est son haleine
Qui d’un rocher fait une plaine :
Priez d’un prophétique effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
Quand nos cris rallument la guerre,
Cœur sans pitié n’en trouve guère ;
L’homme qui n’a rien pardonné
Se voit par l’homme abandonné ;
De noms sanglants, dans l’autre vie,
Sa terreur s’en va poursuivie :
Priez d’un innocent effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
Reine ! Qui dites vos prières,
Femme ! Dont les chastes paupières
Savent lire au livre de Dieu ;
Par les maux qu’il lit en ce lieu,
Par la croix qui saigne et pardonne,
Par le haut pouvoir qu’il vous donne,
Reine ! Priez d’un humble effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 
Avant la couronne qui change,
Dieu grava sur votre front d’ange,
Comme un impérissable don :
« Amour ! amour ! pardon ! pardon ! »
Colombe envoyée à l’orage,
Soufflez ces mots dans leur courage :
Et priez de tout notre effroi,
Pour tous les prisonniers du roi.
 
Redoublez vos divins exemples,
Madame ! Le plus beau des temples,
C’est le cœur du peuple ; entrez-y !
Le roi des rois l’a bien choisi.
Vous ! Qu’on aimait comme sa mère,
Pesez notre supplique amère,
Et priez d’un sublime effroi
Pour tous les prisonniers du roi !
 

Lyon, 1834

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