Marceline Desbordes-Valmore

Pauvres fleurs, 1839


Sol natal


 
Il sera fait ainsi qu’Henry me le demande,
Dans sa tristesse écrite à sa sœur la Flamande.
 
Il lui sera donné cette part de mon cœur,
Où la pensée intime est toute retirée,
Toute grave, et contente, et de bruit délivrée,
Pour s’y réfugier comme en un coin rêveur ;
Afin que s’il n’a pas auprès de lui sa mère,
Pour l’aider à porter quelque surprise amère,
Étonné de ce monde et déjà moins content,
Il ne dise jamais : « Personne ne m’entend ! »
 
N’est-il pas de ces jours où l’on ne sait que croire ;
Où tout se lève amer au fond de la mémoire ;
Où tout fait remonter les limons amassés,
Sous la surface unie où nos ans sont passés ?
 
Mémoire ! étang profond couvert de fleurs légères
Lac aux poissons dormeurs tapis dans les fougères,
Quand la pitié du temps, quand son pied calme et sûr,
Enfoncent le passé dans ton flot teint d’azur,
Mémoire ! au moindre éclair, au moindre goût d’orage,
Tu montres tes secrets, tes débris, tes naufrages,
Et sur ton voile ouvert les souffles les plus frais,
Ne font longtemps trembler que larmes et cyprès !
Lui ! s’il a de ces jours qui font pencher la vie,
Dont la mienne est partout devancée ou suivie,
S’il achète si cher le secret des couleurs,
Qui le proclament peintre et font jaillir les pleurs ;
Si tu caches déjà ses lambeaux d’espérance,
L’illusion trahie et morte de souffrance,
Qu’il ne soulève plus que la pâleur au front,
Dans le flot le plus sombre engloutis cet affront :
Qu’il vienne alors frapper à mon cœur solitaire,
Où l’écho du pays n’a jamais pu se taire ;
Qu’il y laisse tomber un mot du sol natal,
Pareil à l’eau du ciel sur une herbe flétrie,
Qui dans l’œil presque mort ranime la patrie,
Et mon cœur bondira comme un vivant métal !
Sur ma veille déjà son âme s’est penchée,
Et de cette âme en fleur les ailes m’ont touchée,
Et dans son jeune livre où l’on entend son cœur,
J’ai vu qu’il me disait : « Je vous parle, ma sœur ! »
 
Là, comme on voit dans l’eau, d’ombre et de ciel couverte,
Frissonner les vallons et les arbres mouvants,
Qui dansent avec elle au rire frais des vents,
J’ai regardé passer de notre Flandre verte,
Les doux tableaux d’église aux montantes odeurs,
Et de nos hauts remparts les calmes profondeurs ;
Car le livre est limpide et j’y suis descendue,
Comme dans une fête où j’étais attendue,
Où toutes les clartés du maternel séjour,
Ont inondé mes yeux, tant la page est à jour !
Puis, sur nos soirs en fleurs j’ai revu nos colombes,
Transfuges envolés d’un paradis perdu,
Redemandant leur ciel dans un pleur assidu ;
Puis, les petits enfants qui sautent sur les tombes,
Aux lugubres arpents bordés d’humbles maisons,
D’où l’on entend bruire et germer les moissons ;
Ils vont, les beaux enfants ! dans ces clos sans concierge,
Ainsi que d’arbre en arbre un doux fil de la vierge,
Va, dans les jours d’été s’allongeant au soleil,
Ils vont, comme attachant la vie à ce sommeil,
Que le bruit ne rompt pas, frère ! où l’oreille éteinte,
N’entend plus ni l’enfant ni la cloche qui tinte ;
Où j’allais, comme vont ces âmes sans remords,
Respirer en jouant les parfums de la mort ;
Sans penser que jamais père, mère, famille,
La blonde sœur d’école, ange ! ou fluide fille,
Feraient un jour hausser la terre tout en croix,
Et deviendraient ces monts immobiles et froids !
Ah ! j’ai peur de crier, quand je m’entends moi-même,
Parler ainsi des morts qui me manquent ! que j’aime !
Que je veux ! que j’atteins avec mon souvenir,
Pour regarder en eux ce qu’il faut devenir !
 
Quand ma mémoire monte où j’ai peine à la suivre,
On dirait que je vis en attendant de vivre ;
Je crois toujours tomber hors des bras paternels
Et ne sais où nouer mes liens éternels !
 
[...]
 
Ainsi, venez ! et comme en un pèlerinage,
On pressent le calvaire aux croix du voisinage,
Venez où je reprends haleine quelquefois,
Où Dieu, par tant de pleurs daigne épurer ma voix.
Apportez-y la vôtre afin que j’y réponde ;
La mienne est sans écho pour la redire au monde :
Je ne suis pas du monde et mes enfants joyeux,
N’ont encor bien compris que les mots de leurs jeux.
Le temps leur apprendra ceux où vibrent les larmes ;
Moi, de leurs fronts sans plis j’écarte les alarmes,
Comme on chasse l’insecte aux belles fleurs d’été,
Qui menace de loin leur tendre velouté.
Oh ! qu’il me fût donné de prolonger leur âge,
Alors qu’avec amour ils ouvrent mes cheveux,
Pour contempler longtemps jusqu’au fond de mes yeux,
Non mes troubles celés, mais leur limpide image ;
Toujours ravis que Dieu leur ait fait un miroir,
Dans ce sombre cristal qui voit et laisse voir !
Mais, je n’éclaire pas leurs limbes que j’adore,
Je me nourris à part de maternels tourments ;
Leurs dents, leurs jeunes dents sont trop faibles encore,
N’est-ce pas, pour broyer ces amers aliments !
Ils vous adopteront si vous chercher leur père,
Ce maître sans rigueur de mon humble maison,
Dont les jeunes chagrins ont mûri la raison ;
Et moi, lierre qui tremble à son toit solitaire !
 
Dans cette ville étrange où j’arrive toujours ;
Dans ce bazar sanglant où s’entrouvrent leurs jours,
Où la maison bourdonne et vit sans nous connaître,
Ils ont fait un jardin sous la haute fenêtre ;
Et nous avons par jour un rayon de soleil,
Qui fait l’enfant robuste et le jardin vermeil !
 

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