Marceline Desbordes-Valmore

Bouquets et Prières, 1843


Une plume de femme

Courez, ma plume, courez : vous savez bien qui vous l’ordonne.

 

Je prie un génie indulgent de répandre sur votre travail le charme mystéiùeux de la fiction, afin que nul ne sache la source de vos efforts et de la fièvre qui vous conduit : On se détourne des sources tristes. Que mon âme soit ouverte seulement au regard du Créateur. Laissez-la seule dans ses nuits d’insomnie : elle ne raconte pas la cause de ses débats avec la terre. Dieu sait qu’à cette sainte cause est suspendu l’espoir de rentrer un jour dans son ciel, comme un enfant dans la maison de son père. L’enfant prodigue a souffert avant de voir la porte maternelle se rouvrir devant lui : sans ses larmes amères y serait-il jamais revenu ?

 

Courez donc, ma plume, courez : vous savez bien qui vous l’ordonne.

 

Je vous livre mes heures, afin qu’elles laissent, par vous, une faible trace de leur passage dans cette vie. Quand elles traverseront la foule, sur les ailes de mon affliction, si l’on crie : « Elles n’ont pas d’haleine », dites que le grillon caché dans les blés forme une musique faible aussi ; mais qui n’est pas sans grâce au milieu du tumulte pompeux des merveilles de la nature ; répondez pour moi ce que Dieu a répondu pour le grillon :

« Laissez chanter mon grillon ; c’est moi qui l’ai mis où il chante. Ne lui contestez pas son imperceptible part de l’immense moisson que mon soleil jaunit et fait mûrir pour tous. »

 

Courez donc, ma plume, courez: vous savez bien qui vous l’ordonne.

 

L’austère inconstant, le Sort, qui m’a dit : Assez, quand je lui demandais ma part des biens de l’existence ; le Sort qui m’a dit : Non ! quand je levais mes yeux pleins de prières pour obtenir encore un de ses sourires, a laissé pourtant tomber, dans ma consternation, un bien dont l’apparence était de peu de valeur, mais qui deviendrait une palme de salut, si quelque fil de la Vierge l’enveloppait de divine pudeur : c’est vous, ma plume, détachée du vol d’un pauvre oiseau blessé comme mon âme, peut-être ; c’est vous, que personne ne m’apprit à conduire ; c’est vous, que sans savoir tailler encore, j’ai fait errer sous ma pensée avec tant d’hésitation et de découragement ; c’est vous, tant de fois échappée à mes doigts ignorants, vous, qui par degrés plus rapide, trouvez parfois, à ma propre surprise, quelques paroles moins indignes des maîtres, qui vous ont d’abord regardée en pitié.

 

Ainsi, courez, ma plume, courez : vous savez bien qui vous l’ordonne.

 

Vous ne blesserez pas ; vous ne bégayerez pas un mot de haine, quand ce serait pour repousser l’injure : il vaudrait mieux tomber en poussière, afin que, quand je serai poussière aussi, je ne tressaille encore que d’amour et jamais de honte ; afin que si j’attends au fond du purgatoire décrit si triste, mais si doux, par Dante, qui l’a vu, toutes les âmes heureuses, en passant légères et sauvées devant moi, me disent avec un sourire : au revoir !

À ce prix donc, trempée d’encre ou de larmes, courez , ma plume, courez : vous savez bien qui vous l’ordonne.


Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Rоnsаrd : «J’аvаis, еn rеgаrdаnt tеs bеаuх уеuх, еnduré...»

Viаu : Épigrаmmе d’un impuissаnt

Lа Villе dе Μirmоnt : «Jе suis un êtrе dе sаng frоid...»

Régniеr : Juliе аuх уеuх d’еnfаnt

Sаint-Αmаnt : «Vоiсi lе rеndеz-vоus dеs Εnfаnts sаns sоuсi...»

Сrоs : L’Hеurе frоidе

Rimbаud : Μа Βоhèmе

Rimbаud : Οphéliе

Vеrlаinе : Νеvеrmоrе : «Sоuvеnir, sоuvеnir, quе mе vеuх-tu ?...»

Vеrlаinе : Μоn rêvе fаmiliеr

☆ ☆ ☆ ☆

Сhrеtiеn dе Τrоуеs

Sсаrrоn : Сhаnsоn à bоirе

Саrсо : Βоhèmе

Αpоllinаirе : «Lа nudité dеs flеurs с’еst lеur оdеur сhаrnеllе...»

Ρоnсhоn : Sоnnеt à Сhеvrеul

Μоlièrе : À Μоnsiеur Lе Vауеr, sur lа Μоrt dе sоn Fils

Lе Μоuël : «À lа sаintе, mаrtуrе еt viеrgе...»

Βаtаillе : Lеs Sоuvеnirs

Αllаrd : Αu dеrniеr сiеl

Gеоrgin : Τristеssе аu bоrd dе l’еаu

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Sоnnеt à Сhеvrеul (Ρоnсhоn)

De Сосhоnfuсius sur «Lеntеmеnt, dоuсеmеnt, dе pеur qu’еllе sе brisе...» (Sаmаin)

De Сосhоnfuсius sur «Suzаnnе m’éсоutаit sоupirеr pоur Diаnе...» (Αubigné)

De Сurаrе- sur Sоnnеt pоur un Τаblеаu sаns légеndе (Lоuvigné du Dézеrt)

De Lа Μusérаntе sur «Lösсh mir diе Αugеn аus...» (Rilkе)

De Vinсеnt sur Lа Νосе à Gоnеssе (Fоrt)

De Frаnçоis Соppéе sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Gеоrgеs Соurtеlinе sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Τоtо28 sur Βibliоthèquеs (Αutrаn)

De Τоtо28 sur Sоnnеt : «Sе vоir lе plus pоssiblе еt s’аimеr sеulеmеnt...» (Μussеt)

De Lа Μusérаntе sur «Jе vis mа Νуmphе еntrе сеnt dаmоisеllеs...» (Rоnsаrd)

De Αzuré dе lа fаuсillе sur Соntrе lа јаlоusiе (Urfé)

De Lа Μusérаntе sur «Sоit quе је sоis hаï dе tоi, mа Ρаsithéе...» (Rоnsаrd)

De Vinсеnt sur Lеs Βiеnfаits dе lа nuit (Rоllinаt)

De Siхtе sur «D’un оutrаgеuх соmbаt...» (Αubigné)

De lасоtе sur «Jе sаis biеn qu’оn dirа quе је suis témérаirе...» (Βirаguе)

De mdrlоl sur Lеs Léprеuх (Βеrtrаnd)

De Vinсеnt sur Ρаrsifаl (Vеrlаinе)

De K’оuеn-lоuеn sur «Μаdаmе, si tu vеuх mе prêtеr tоn оrеillе...» (Βirаguе)

De vinсеnt sur «Un pеu dеvаnt quе l’аubе аmеnât lа јоurnéе...» (Gоdаrd)

De Ρiеrrоt sur «Sеs purs оnglеs très hаut dédiаnt lеur оnух...» (Μаllаrmé)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе