Antoinette Deshoulières

Idylles


La Solitude


 
          Charmante et paisible retraite,
Que de votre douceur je connais bien le prix !
          Et que je conçois de mépris
Pour les vains embarras dont je me suis défaite !
Que sous ces chênes verts je passe d’heureux jours !
Dans ces lieux écartés que la nature est belle !
Rien ne la défigure ; elle y garde toujours
La même autorité qu’avant qu’on eût contre elle
Imaginé des lois l’inutile secours.
Ici le cerf, l’agneau, le paon, la tourterelle,
Pour la possession d’un champ ou d’un verger,
          N’ont point ensemble de querelle ;
          Nul bien ne leur est étranger ;
Nul n’exerce sur l’autre un pouvoir tyrannique ;
Ils ne se doivent point de respects ni de soins ;
Ce n’est que par les nœuds de l’amour qu’ils sont joints,
Et d’aïeux éclatants pas un d’eux ne se pique.
Hélas ! Pourquoi faut-il qu’à ces sauvages lieux
Soient réservés des biens si doux, si précieux ?
Pourquoi n’y voit-on point d’avare, de parjure ?
N’est-ce point qu’entre vous, tranquilles animaux,
Tous les biens sont communs, tous les rangs sont égaux,
Et que vous ne suivez que la seule nature ?
Elle est sage chez vous qui n’êtes point contraints
          Par une loi bizarre et dure.
Quelle erreur a pu faire appeler les humains
Le chef-d’œuvre accompli de ses savantes mains !
Que pour se détromper de ces fausses chimères,
          Qui nous rendent si fiers, si vains,
On vienne méditer dans ces lieux solitaires.
          Avec étonnement j’y vois
          Que le plus petit des reptiles,
          Cent fois plus habile que moi,
Trouve pour tous ses maux des remèdes utiles.
Qui de nous, dans le temps de la prospérité,
          À l’active fourmi ressemble ?
          À voir sa prévoyance, il semble
Qu’elle ait de l’avenir percé l’obscurité,
Et qu’étant au-dessus de la faiblesse humaine,
          Elle ne fasse point de cas
          De tout ce qu’étale d’appas
          La volupté qui nous entraîne.
          Quels états sont mieux policés
          Que l’est une ruche d’abeilles ?
C’est là que les abus ne se sont point glissés,
Et que les volontés en tout temps sont pareilles.
De leur roi, qui les aime, elles sont le soutien ;
On sent leur aiguillon dès qu’on cherche à lui nuire ;
          Pour les châtier il n’a rien :
          Il n’est roi que pour les conduire,
          Et que pour leur faire du bien.
          En vain notre orgueil nous engage
À ravaler l’instinct qui, dans chaque saison,
          À la honte de la raison,
Pour tous les animaux est un guide si sage.
Ah ! n’avons-nous pas dû nous dire mille fois,
      En les voyant être heureux sans richesse,
Habiles sans étude, équitables sans lois,
          Qu’ils possèdent seuls la sagesse ?
Il n’en est presque point dont l’homme n’ait reçu
Des leçons qui l’ont fait rougir de sa faiblesse,
Et, quoiqu’il s’applaudisse, il doit à leur adresse
Plus d’un art que, sans eux, il n’aurait jamais su.
Innocents animaux, quelle reconnaissance
          Avons-nous de tant de bienfaits ?
Des présents de la terre, hélas ! peu satisfaits,
Nous vous sacrifions à notre intempérance.
Quelle inhumanité ! Quelle lâche fureur !
Il n’est point d’animal dont l’homme n’adoucisse
          La brutale et farouche humeur,
Et de l’homme il n’est point d’animal qui fléchisse
          Le cruel et superbe cœur.
De quel droit, de quel front est-ce que l’on compare
Ceux à qui la nature a fait un cœur barbare
          Aux ours, aux sangliers, aux loups ?
          Ils sont moins barbares que nous.
          Font-ils éprouver leur colère
Que lorsque d’un chasseur avide et téméraire
          Le fer ennemi les atteint,
Ou que lorsque la faim les presse et les contraint
          De chercher à la satisfaire ?
Vaste et sombre forêt, leur séjour ordinaire,
N’est-ce, en vous traversant, que leur rage qu’on craint ?
Hélas ! combien de fois cette nuit infidèle
          Que vous offrez contre l’ardeur
Dont au milieu du jour le soleil étincelle
A-t-elle été fatale à la jeune pudeur !
          Hélas ! combien de fois, complice
          Et de meurtres et de larcins,
A-t-elle dérobé de brigands, d’assassins
Et d’autres scélérats aux yeux de la justice !
          Combien avez-vous vu de fois
          Le frère, armé contre le frère,
Faire taire du sang la forte et tendre voix,
          Et dans l’héritage d’un père
Par le crime acquérir de légitimes droits !
Parlez, forêts ; jadis une de vos semblables
Daigna plus d’une fois répondre à des mortels :
          Quelles fureurs aussi coupables
Pouvons-nous reprocher à vos hôtes cruels ?
Si quelquefois entre eux une rage soudaine
          Les porte à s’arracher le jour,
Ce n’est point l’intérêt, l’ambition, la haine
          Qui les anime ; c’est l’amour.
Lui seul leur fait troubler votre sacré silence ;
          Amoureux, rivaux et jaloux,
Leur cœur ne peut souffrir la moindre préférence ;
          La mort leur semble un sort plus doux.
D’une si belle excuse, au dur siècle où nous sommes,
On ne peut déguiser les maux que nous faisons ;
Non, des meurtres sanglants, des noires trahisons,
          L’amour ne fournit plus aux hommes
          Les violents conseils ni les tendres raisons.
 

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