Philippe Desportes


Chanson


 
Ô bienheureux qui peut passer sa vie
Entre les siens, franc de haine et d’envie,
Parmi les champs, les forêts et les bois,
Loin du tumulte et du bruit populaire,
Et qui ne vend sa liberté pour plaire
Aux passions des Princes et des Rois !
 
Il n’a souci d’une chose incertaine,
Il ne se paît d’une espérance vaine,
Nulle faveur ne le va décevant,
De cent fureurs il n’a l’âme embrasée
Et ne maudit sa jeunesse abusée
Quand il ne trouve à la fin que du vent.
 
Il ne frémit quand la mer courroucée
Enfle ses flots, contrairement poussée
Des vents émus soufflant horriblement ;
Et quand la nuit à son aise il sommeille,
Une trompette en sursaut ne l’éveille
Pour l’envoyer du lit au monument.
 
L’ambition son courage n’attise,
D’un fard trompeur son âme ne déguise,
Il ne se plaît à violer sa foi ;
Des grands seigneurs l’oreille il n’importune,
Mais en vivant content de sa fortune
Il est sa Cour, sa faveur, et son Roi.
 
Je vous rends grâce, ô déités sacrées
Des monts, des eaux, des forêts et des prées,
Qui me privez de pensers soucieux,
Et qui rendez ma volonté contente,
Chassant bien loin ma misérable attente
Et les désirs des cœurs ambitieux !
 
Dedans mes champs ma pensée est enclose.
Si mon corps dort, mon esprit se repose,
Un soin cruel ne le va dévorant :
Au plus matin, la fraîcheur me soulage,
S’il fait trop chaud, je me mets à l’ombrage,
Et s’il fait froid je m’échauffe en courant.
 
Si je ne loge en ces maisons dorées,
Au front superbe, aux voûtes peinturées
D’azur, d’émail et de mille couleurs,
Mon œil se paît des trésors de la plaine
Riche d’œillets, de lis, de marjolaine,
Et du beau teint des printanières fleurs.
 
Dans les palais enflés de vaine pompe,
L’ambition, la faveur qui nous trompe,
Et les soucis logent communément :
Dedans nos champs se retirent les Fées,
Reines des bois à tresses décoiffées,
Les Jeux, l’Amour et le Contentement.
 
Ainsi vivant, rien n’est qui ne m’agrée.
J’ois des oiseaux la musique sacrée,
Quand, au matin, ils bénissent les cieux ;
Et le doux son des bruyantes fontaines
Qui vont, coulant de ces roches hautaines,
Pour arroser nos prés délicieux.
 
Que de plaisir de voir deux Colombelles,
Bec contre bec, en trémoussant des ailes,
Mille baisers se donner tour à tour ;
Puis, tout ravi de leur grâce naïve,
Dormir au frais d’une source d’eau vive,
Dont le doux bruit semble parler d’amour !
 
Que de plaisir de voir sous la nuit brune,
Quand le soleil a fait place à la lune,
Au fond des bois les Nymphes s’assembler,
Montrer au vent leur gorge découverte,
Danser, sauter, se donner cotte-verte,
Et sous leurs pas tout l’herbage trembler.
 
Le bal fini, je dresse en haut la vue
Pour voir le teint de la lune cornue,
Claire, argentée, et me mets à penser
Au sort heureux du pasteur de Latmie :
Lors je souhaite une aussi belle amie,
Mais je voudrais, en veillant, l’embrasser.
 
Ainsi, la nuit, je contente mon âme,
Puis, quand Phébus de ses rais nous enflamme,
J’essaye encor mille autres jeux nouveaux :
Diversement mes plaisirs j’entrelace,
Ores je pêche, or’ je vais à la chasse,
Et or’ je dresse embuscade aux oiseaux.
 
Je fais l’amour mais c’est de telle sorte
Que seulement du plaisir j’en rapporte,
N’engageant point ma chère liberté :
Et quelques lacs que ce dieu puisse faire
Pour m’attraper, quand je m’en veux distraire,
J’ai le pouvoir comme la volonté.
 
Douces brebis, mes fidèles compagnes,
Haies, buissons, forêts, prés et montagnes,
Soyez témoins de mon contentement :
Et vous, ô dieux ! faites, je vous supplie,
Que, cependant que durera ma vie,
Je ne connaisse un autre changement.
 


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