Charles Dovalle


La Halte au marais


   
                Triste comme l’attente,
                Quand on n’espère plus.
MADAME TASTU.


J’ai perdu la meute et la chasse ;
Je jette ma voix dans l’espace...
Nul ne répond... j’appelle en vain !...
Je vais attendre sous les aunes,
Près de ces joncs pliants et jaunes,
Mon fusil couché sous ma main.
 
Après les stériles fougères,
Après les arides bruyères,
Après l’épaisseur des forêts,
Quand un air frais vient me surprendre,
Sous mes yeux j’aime à voir s’étendre
Le morne aspect d’un grand marais.
 
J’aime ces herbes qui s’enlacent
Et ces roseaux qui s’embarrassent,
Courbés sous le poids d’un oiseau ;
Et ces débris tachés de rouille,
Où saute la verte grenouille
Dont chaque bond s’entend dans l’eau ;
 
J’aime les corsets bleus et frêles
Des innombrables demoiselles
Qui vont bourdonnant sur les fleurs,
Et qui mêlent au vert des plantes
Leurs paillettes étincelantes
Et leurs diaphanes couleurs.
 
Souvent, alors, mon front se penche,
Docile au vent comme la branche
Du saule qui frémit là-bas ;
Et, las des plaisirs éphémères
Je rêve de douces chimères
Que l’avenir ne verra pas.
 
Là, nul bruit ne vient me distraire ;
Mélancolique et solitaire,
Je me hâte de sommeiller ;
Là, je peux rêver tout mon rêve,
Sans craindre qu’avant qu’il s’achève
La raison vienne m’éveiller.

Là, quand je relève ma tête,
Que j’entends siffler la tempête
Au front des arbres agités ;
Pendant que des lueurs livides
Tombent du ciel, éclairs rapides
Dans l’eau dormante répétés ;
 
J’aime à sentir, bientôt chassées,
D’errantes et tristes pensées
Sur mon cœur passer en glissant,
Comme de noires hirondelles
Qui frappent du bout de leurs ailes
Les flots paisibles de l’étang.

Là, par des routes inconnues,
Qu’un héron, perdu dans les nues,
Vienne, s’offrir à mes regards :
Si son vol, lent et monotone,
S’égare sous un ciel d’automne,
Parmi la brume et les brouillards ;
 
Par un temps nébuleux et sombre,
Toujours errant, ainsi qu’une ombre,
S’il semble fuir un long ennui ;
Mon œil terne, dans son voyage,
Le suit de nuage en nuage,
Et mon âme vole avec lui :
 
Mon âme qui gémit sans cesse,
Et qu’une invincible tristesse
Engourdit dans un froid sommeil ;
Mon âme toujours déchirée,
Et qui languit décolorée,
Comme une plante sans soleil.
 

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