Émile Tardieu

(ca. 1855-1918)

Un autrе pоèmе :

Ρsусhоlоgiе du fаiblе

 

 

Émile Tardieu

L’Ermitage n°5 ; août 1890.


J’ai trop pensé

J’ai trop pensé, j’ai trop analysé le monde et les hommes ; je ne vois, je ne touche plus rien qui soit vivant.

 

J’habite dans le désenchantement : mon œil réduit les choses à leur poussière et à leur squelette ; j’entends crier les ressorts d’acier de l’univers ; je découvre le jeu de la mort sous les voiles splendides de la vie.

 

J’ai trop disséqué l’égoïsme de l’homme ; j’ai étiqueté tous les mobiles de ses actes ; je compte dans son crâne ses pensées à nu comme les fibres d’un écorché dans une vitrine.

 

Je n’ai plus d’amis : car elles ne naissent plus en moi, ces sympathies mystérieuses, ces attractions irrésistibles qui jaillissent des profondeurs de notre vie, nous entraînant vers les cœurs de ceux que nous devons aimer.

 

Mes amitiés tout intellectuelles ne sont qu’une distraction cérébrale, une joute de paroles, un cliquetis de mots, où les phrases prononcées sont pareilles à celles des réunions de savants qui échangent des chiffres et des formules de mathématiques.

 

Mes amis ne m’apparaissent plus comme vivants ; automates qui marchent, je sais ce qu’ils répondront à mes confidences : pourquoi leur en faire ? Après quelques explications banales sur les choses du jour nous avons hâte de nous séparer.

 

Mon cœur se serre quand je pense que je les ai tant aimés, et que je ne les aimerai plus.

 

Par instants j’ai envie de me jeter sur leur poitrine et de tout leur dire ; si cette sourde guerre entre les hommes n’était qu’un malentendu ?... et puis je sens qu’ils ne me comprendraient pas.

 

J’ai trop pensé ; j’ai acquis une seconde vue fatigante qui dessèche, flétrit et décompose ce qui faisait autrefois mes illusions, mes élans et ma joie.

 

Mes amis, l’amour, j’ai tout abandonné ; je reste seul, et quand je regarde en moi-même, je me fais horreur.

 

Je ne vaux pas mieux que les autres ; je suis plein d’actes mauvais et de désirs pires encore ; si j’ai une supériorité c’est de me connaître et de ne me cacher rien.

 

Oh ! que la terre est devenue triste depuis que j’ai découvert sur combien d’infamies se lève et fleurit la vie des vivants ! Que l’âme humaine est devenue laide depuis que je sais son secret !

 

J’ai toujours peur de me surprendre dans des crimes inconscients et des flagrants délits horribles ; je n’ose agir parce que je sais que le fond de mon être a sa pente dans le mal.

 

Et l’univers aime le mal par moi, car je ne suis autre chose qu’une fonction, un acte de l’univers, un des organes par lequel il réalise sa vie avide, égoïste et insatiable.

 

Je suis une armée de désirs violents et redoutables qui pilleraient et saccageraient le monde, si ses forces conjurées, supérieures aux miennes, ne m’écrasaient à toute heure.

 

Nous voulons le bien, cependant, nous savons que le bien devrait être, et nous faisons le mal, parce que la lutte et le mal sont les aliments et les excitants nécessaires de la vie.

 

Et je m’éloigne de mes amis, car je sens que leur main a des étreintes louches et douteuses, pendant que leurs paroles me caressent ; et moi-même je ne suis pas sûr de ma main.

 


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