Émile Tardieu

(ca. 1855-1918)

Un autrе pоèmе :

J’аi trоp pеnsé

 

 

Émile Tardieu

La Revue blanche ; 2e semestre 1895.


Psychologie du faible

Le faible est un être à physiologie délabrée, à caractère incurablement mou et défaillant, réservé aux postes de rebut, condamné aux défaites, et qui ne peut vivre que d’économie, de calcul, de lâchetés, de prudence et de ruse.

Le faible ne connaîtra jamais le bonheur physiologique, fleur épanouie d’un tempérament naturellement heureux, joie de vivre qui circule dans un sang riche et une peau voluptueuse ; il devra sortir sans cesse de son corps croulant, et se chercher du bonheur psychologique dans la religion, l’art, la science, l’amour, en un mot dans les exercices variés et hasardeux de l’imagination et de l’intelligence.

Le faible doit vivre en timide, en replié, en résigné, en faible. S’il veut vivre audacieusement, sentir avec trop d’intensité, s’il risque des aventures, des entreprises embarrassantes, il se détruit ; il ne lui reste qu’à faire de sa vie un joli tissu de délicatesses.

Les organes du faible brûlent avec plus de fumée que de flamme.

Le système nerveux du faible montre bientôt la corde ; l’usure s’y propage avec vitesse, et les réparations ne tiennent pas.

Le faible, par la délicatesse et l’inachevé, est longtemps trop jeune : puis tout à coup il vieillit sans avoir mûri, l’effort qui lui est nécessaire pour persister l’ayant sénilisé avant l’âge.

Le faible s’épuise par la fébrilité dont il aiguillonne ses nerfs ; son attitude forcée est le repos continu ; pour se le rendre supportable il convertira sa langueur en volupté.

Le faible est circonspect, économe, avare, car il redoute les obstacles, l’avenir, et d’ailleurs, quand il veut se payer un plaisir, une fête, ne saisissant rien d’une prise vigoureuse, il n’en a jamais pour son argent.

Les faibles ne croient pas en eux-mêmes ; mais ils geignent maladivement et demandent qu’on croie en eux ; ils espèrent réchauffer leur tiédeur à la chaleur d’autrui.

Le faible a tellement besoin de s’environner de sympathies qu’il va au-devant de chacun avec des approbations toutes prètes, et de lâches indulgences dans son complaisant sourire.

Le faible se choisit des amis plus faibles que lui, afin de pouvoir à son tour dominer, d’avoir sa cour de complaisants à qui faire ses basses confidences ; il se cherche aussi des amis plus forts que lui, dont il puisse recevoir quelque électricité, à qui il dérobera des gestes, des frissons, des miettes de vie.

Le faible, s’il ne commet pas la folie de vouloir vivre contre son tempérament, aura la douceur incomparable de se laisser dominer, de céder, de dire oui, toujours.

La violence ne sied pas au faible ; il est impuissant à la soutenir ; son système doit être l’ironie sèche, l’injure à froid, le mépris par tous les pores.

Le faible écourte tout, hors son repos.

Chez les faibles, les tristes, la joie a le caractère d’un étourdissement, d’un défi, d’une crise épileptique, d’un accès de folie.

Le faible s’inocule par avance des découragements, afin de vacciner sa sensibilité, de la préparer aux désastres inévitables.

Le faible suppose souvent chez les autres la faiblesse, c’est ainsi qu’il geint, supplie, mendie, contre toute chance, espérant toujours qu’à force d’importuner il fera changer d’avis.

Les faibles se racontent, se confessent, s’analysent, quêtant naïvement des jugements, des approbations, des sympathies qui consolident leurs impressions inachevées.

Le faible est un imitateur, un somnambule ; il marche à la suite d’un individu ou d’un type ; il se met sous la protection d’un modèle dont il adopte les gestes, dont il reproduit l’accent.

Le faible a une confiance exagérée dans la force qu’il suppose aux autres.

Le faible voudrait que toute affaire, toute occupation s’arrangeât en plaisir, car le plaisir seul peut lui tirer un peu de sève et le récompenser de son effort.

Le faible, qui se sent incapable de mener à bout ce qu’il entreprend, tient en réserve un certain nombre de lâchetés qui lui permettront de s’excuser et de battre en retraite.

Le faible a les lâchetés d’un homme sans cesse trahi par ses forces.

Le faible, ne pouvant vaincre par la force, se tient toujours au bord de la défaillance qui le sauvera.

La victoire du faible, c’est la fuite à temps.

Le faible n’est aimé que par pitié, par méprise, par extrême paresse et par ennui.

Le faible attend de l’amour un apport de force : or, pour aimer, il faut de l’imagination créant l’amour ; l’épuisé n’en peut fournir ; il n’y a plus pour lui ni imagination, ni amour.

En amour, le faible pense tout de suite au dernier acte : l’art de rompre. Il a tant de raisons d’en arriver vite à ce chapitre-là !

Tout effort est douloureux au faible ; il n’a pas assez de réserves et de vigueur pour éprouver une joie solide dans le travail ; il n’est à son aise, les mouvements ne lui sont faciles, la vie ne lui sourit un peu que dans le plaisir.

Le faible, qui se meurt de sécheresse et de stérilité, rêve des bouleversements sociaux, souhaite sans cesse de l’imprévu, par où il obtiendra un renouvellement quelconque de son être épuisé.

Le faible, en même temps, à la recherche de la vérité philosophique et religieuse, manque de sincérité et de courage ; il ne demande pas des preuves bien sévères aux espoirs fortifiants tandis qu’il ferme peureusement les yeux à l’énoncé des argumentations désespérantes.


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