Franc-Nohain

Flûtes, 1898


La Voix du sang


 
Le bœuf, le triste bœuf a quitté la ferme,
Le grand bœuf blanc taché de roux :
Il s’en va la tête basse, les yeux en dessous,
Et passe, dédaigneux de l’herbe.
 
Car d’anxieux pensers l’assiègent :
Où sont les veaux, les veaux espiègles,
Qui, dans les prés, le long des haies,
Batifolaient,
Quand pour les blés ou pour les seigles,
Il s’en allait traçant le dur sillon ?
Ou sont les veaux qui l’égayaient, où sont-ils donc ?
 
Un jour, il en a souvenance,
Des gens de la ville sont venus,
Que, depuis, il n’a pas revus,
Et, — n’y aurait-il là qu’une coïncidence ? —
Depuis, il n’a pas revu les veaux, non plus.
 
Et le bœuf a ruminé dans sa mémoire
Tant de terrifiants récits,
— Pieds coupés, têtes au persil,
Rôtis, —
Que, dans l’étable, à la veillée, le soir,
Les vieux content, quand les petits sont endormis...
 
Dans la ville, a-t-on dit, sont des hommes sans foi,
Qui mettent les veaux en pâtée,
Et qui leur dévorent le foie,
Comme à des oies,
— Ou mieux, comme à Prométhée !
 
Bref, il veut en avoir la conscience nette :
Il a enlevé sa sonnette,
Pour qu’on ne le remarque pas,
Et, fuyant la ferme en cachette,
À la ville le bœuf s’en va.
 
Il a franchi l’octroi, le voici par les rues,
L’air un peu dépaysé,
Ce qui se comprend assez,
En citadin improvisé,
Qui vient si brusquement de quitter la charrue ;
 
Or, comme il erre, l’âme en peine,
Parmi tant de visages indifférents,
Une servante passe, avec un bonnet blanc,
Et vêtue de simple futaine ;
Elle marche, portant un panier sous le bras :
Au moins, elle est de la campagne, celle-là,
— Pâquerette oubliée au milieu de l’éteule, —
En la voyant, le bœuf se sent moins seul,
— Et il lui emboîte le pas ;
L’autre aurait préféré sans doute,
Mieux qu’un bœuf, rencontrer un soldat sur sa route :
Mais elle n’en continue pas moins ses emplettes.
 
Soudain le bœuf mugit de douleur et s’arrête :
Il voit rouge, — c’est un éclair ! —
Là, causant avec la soubrette,
Sur le seuil, en manchettes blanches,
Les doux poings posés sur les hanches,
Cette femme si bien en chair : —
Une bouchère !
 
Du sang, du sang rougit tous ces barreaux de fer,
Sang des fils, et sang des neveux, et sang des frères ;
Le bœuf veut du sang, en échange !
 
Il a bondi : du sang ! du sang !
Et déjà frémit sa narine ;
Mais la servante, s’interposant,
Lui dit avec beaucoup d’à-propos : — Je devine
Les raisons de ton courroux ;
Mais calme-toi, bœuf blanc taché de roux :
 
C’est une boucherie chevaline.
 

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