André Fontainas

(1865-1948)

 

 

André Fontainas

Crépuscules, 1897


La Fin du Fleuve


 
Nul souvenir des îles blondes ne persiste
En l’eau morose qui fuit la ville et les toits
S’y reflétant parmi des soleils d’améthyste
Aux soirs des miroirs d’autrefois ;
Elle ne roule qu’en vagues lourdes et tristes,
Haineuse des fêtes d’aurore et des lumières :
Toujours plus lourde, et plus morose et triste, vers
De sombres tournants d’angoisses et de cendres,
L’eau s’est enflée de telles bourbes
Et teinte de telles cendres
Qu’elle s’alentit de courbe en courbe
À ne plus, mourante, s’étendre
Qu’en marais vague entre deux rives malsaines ;
Là soufflent empestées les haleines
Qui retombent, froides bruines
Sous le vent âpre, des cheminées d’usines.
 
Et sur la rive, au fond des soirs,
Bâtiments bas de briques sales et noires,
C’est un fracas sans fin de marteaux et d’enclumes ;
Des chocs de pilons qui s’abattent sur du fer,
Éclaboussent les brumes
D’une lueur sinistre d’enfer
Et de flammes qui y rôdent
En éclairs prompts, et corrodent
L’air lourd du tranchant net de leur odeur cuivrée.
 
Là, suant des cheveux au torse,
Peinent sous les laves que crachent des brasiers,
Parmi la gerbe verte où luit l’acide acier,
Des fantômes — sont-ce des hommes ? —
Les bras toujours tendus en un geste de force.
 
Ô ces géhennes,
Et les labeurs de l’aube au soir
Où l’homme s’acharne à sa peine
Et gagne à ne pas vivre un pain sordide et noir !
 
Ces géhennes
Où nul n’exulte que le feu tordant du fer,
Le feu qui convie à sa joie
Les métaux tristes qui s’y trempent et la chair
Des esclaves qu’il guette et qu’il broie !
 
Et toujours mat de poix maussade et de brouillards
Le fleuve sous la poussière s’immobilise,
Opaque croûte ne roulant nul reflet,
Où se crispe hargneux parmi la torpeur grise
Et dolente des longs brouillards
Un saule pâle au bord du fleuve.
 
Et tel, nocturne et lourd de ses fanges velues,
En dépit des courants et des reflux,
Le fleuve jaune sans flots s’étale
Infiniment vers la mer occidentale,
Sous le ciel bas où les fumées fondent, nuages,
Leurs volutes en des menaces obstinées,
Le long des forges d’un rivage
Froid, sinistre, plat et monotone.
 
Parfois la nuit s’étonne,
Aux feux qui se brisent sur les eaux,
Du silence d’un navire qui y glisse ;
Et vers la mer occidentale
Le fleuve jaune sans fin s’étale
Jusqu’où soudain, impétueuses, bruissent
Les grandes eaux raidies en rumeurs ! les flots
De toute la mer, dont la houle refoule
Aux rivages d’estuaires la torpeur lourde
Du fleuve et tout son bitume et ses bourbes ;
Et là, en assauts brusques, la houle
S’acharne de son flux vorace sur le fleuve
Qui disparaît parmi la mer.
 

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