Théophile Gautier

Émaux et camées, 1852


Inès de las Sierras


À la Petra Camara


Nodier raconte qu’en Espagne
Trois officiers cherchant, un soir,
Une venta dans la campagne,
Ne trouvèrent qu’un vieux manoir ;
 
Un vrai château d’Anne Radcliffe,
Aux plafonds que le temps ploya,
Aux vitraux rayés par la griffe
Des chauves-souris de Goya,
 
Aux vastes salles délabrées,
Aux couloirs livrant leur secret,
Architectures effondrées
Où Piranèse se perdrait.
 
Pendant le souper, que regarde
Une collection d’aïeux
Dans leurs cadres montant la garde,
Un cri répond aux chants joyeux ;
 
D’un long corridor en décombres,
Par la lune bizarrement
Entrecoupé de clairs et d’ombres,
Débusque un fantôme charmant ;
 
Peigne au chignon, basquine aux hanches,
Une femme accourt en dansant,
Dans les bandes noires et blanches
Apparaissant, disparaissant.
 
Avec une volupté morte,
Cambrant les reins, penchant le cou,
Elle s’arrête sur la porte,
Sinistre et belle à rendre fou.
 
Sa robe, passée et fripée
Au froid humide des tombeaux,
Fait luire, d’un rayon frappée,
Quelques paillons sur ses lambeaux ;
 
D’un pétale découronnée
À chaque soubresaut nerveux,
Sa rose, jaunie et fanée,
S’effeuille dans ses noirs cheveux.
 
Une cicatrice, pareille
À celle d’un coup de poignard,
Forme une couture vermeille
Sur sa gorge d’un ton blafard ;
 
Et ses mains pâles et fluettes
Au nez des soupeurs pleins d’effroi
Entre-choquent les castagnettes,
Comme des dents claquant de froid.
 
Elle danse, morne bacchante,
La cachucha sur un vieil air,
D’une grâce si provocante,
Qu’on la suivrait même en enfer.
 
Ses cils palpitent sur ses joues
Comme des ailes d’oiseau noir,
Et sa bouche arquée a des moues
À mettre un saint au désespoir.
 
Quand de sa jupe qui tournoie
Elle soulève le volant,
Sa jambe, sous le bas de soie,
Prend des lueurs de marbre blanc.
 
Elle se penche jusqu’à terre,
Et sa main, d’un geste coquet,
Comme on fait des fleurs d’un parterre,
Groupe les désirs en bouquet.
 
Est-ce un fantôme ? est-ce une femme ?
Un rêve, une réalité,
Qui scintille comme une flamme
Dans un tourbillon de beauté ?
 
Cette apparition fantasque,
C’est l’Espagne du temps passé,
Aux frissons du tambour de Basque
S’élançant de son lit glacé,
 
Et, brusquement ressuscitée
Dans un suprême boléro,
Montrant sous sa jupe argentée
La divisa prise au taureau.
 
La cicatrice qu’elle porte,
C’est le coup de grâce donné
À la génération morte
Par chaque siècle nouveau-né.
 
J’ai vu ce fantôme au Gymnase,
Où Paris entier l’admira,
Lorsque dans son linceul de gaze,
Parut la Petra Camara,
 
Impassible et passionnée,
Fermant ses yeux morts de langueur,
Et comme Inès l’assassinée
Dansant, un poignard dans le cœur !
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Rоnsаrd : «Yеuх, qui vеrsеz еn l’âmе, аinsi quе dеuх Ρlаnètеs...»

Lаfоrguе : Dimаnсhеs : «Οh ! се piаnо, се сhеr piаnо...»

Соppéе : «Sеptеmbrе аu сiеl légеr tасhé dе сеrfs-vоlаnts...»

Ρеllеrin : «Εllе аimаit сеuх dоnt lе gоussеt...»

Соrbièrе : Lе Ρоètе еt lа Сigаlе

Соrbièrе : Lа Сigаlе еt lе pоètе

Fоrt : Εn rеvеnаnt dе Sаint-Μаrtin

Vеrlаinе : Ρrоlоguе : «L’аmоur еst infаtigаblе !...»

Vеrlаinе : Сhаrlеrоi

☆ ☆ ☆ ☆

Vignу : Lа Frégаtе Lа Sériеusе

Αpоllinаirе : «Τu tе sоuviеns, Rоussеаu, du pауsаgе аstèquе...»

Vеrlаinе : «Lе sоlеil, mоins аrdеnt, luit сlаir аu сiеl mоins dеnsе...»

Dеlаruе-Μаrdrus : Ρоssеssiоn

Dеlаruе-Μаrdrus : Ρоssеssiоn

Vignу : Lеs Dеstinéеs

Rоnsаrd : «Ρоurtаnt si tа mаîtrеssе еst un pеtit putаin...»

Lоrrаin : Déсаdеnсе

Rоmаins : «Un dе сеuх...»

Dеshоulièrеs : Stаnсеs : «Αgréаblеs trаnspоrts qu’un tеndrе аmоur inspirе...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «Сi-gît qui fut dе bоnnе tаillе...» (Sсаrrоn)

De Сосhоnfuсius sur «Ρlus millе fоis quе nul оr tеrriеn...» (Rоnsаrd)

De Jаdis sur «Τu tе sоuviеns, Rоussеаu, du pауsаgе аstèquе...» (Αpоllinаirе)

De Сосhоnfuсius sur Luttеurs fоrаins (Соppéе)

De Jаdis sur «Τоut hоmmе а sеs dоulеurs...» (Сhéniеr)

De Jаdis sur «Lе sоlеil, mоins аrdеnt, luit сlаir аu сiеl mоins dеnsе...» (Vеrlаinе)

De Vinсеnt sur Un Ρеintrе (Hеrеdiа)

De Lе Gаrdеur d’Οiеs sur Ρоssеssiоn Frаnçаisе (Lеvеу)

De Frаnсisсо sur Dаns l’аubеrgе fumеusе... (Jаmmеs)

De Vinсеnt sur Lа Τоur dе Νеslе (Βеrtrаnd)

De Сhristiаn sur Lézаrd (Βruаnt)

De Dаmе Sаlаmаndrе sur «J’аi pоur mаîtrеssе unе étrаngе Gоrgоnе...» (Rоnsаrd)

De Jеаn-Ρаul ΙΙΙ sur «Εllе аimаit сеuх dоnt lе gоussеt...» (Ρеllеrin)

De јеаn-pаul sur «J’еntrаis сhеz lе mаrсhаnd dе mеublеs, еt là, tristе...» (Νоuvеаu)

De Сhristiаn sur Lа dеrnièrе rоndе (Frаnс-Νоhаin)

De Βirgittе sur Sоnnеt à mоn аmi R... (Αrvеrs)

De Vinсеnt sur Τrаnquillus (Hеrеdiа)

De Μаrсеlinе sur À mа bеllе lесtriсе (Βоuilhеt)

De Snоwmаn sur À Zurbаrаn (Gаutiеr)

De Саrlа Οliviеr sur Émilе Νеlligаn

De Сhristiаn sur «Jе vоus еnvоiе un bоuquеt...» (Rоnsаrd)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе