René Georgin

(1888-1978)

 

 

René Georgin


Tristesse au bord de l’eau


 
Me voici revenu près du fleuve, penché
Sur le miroir de l’eau où je viens te chercher.
 
Très longuement, je scrute l’eau, je l’étudie ;
J’espère lui ravir le secret de sa vie
            Et je l’interroge, anxieux ;
Mais bientôt cet effort me semble un vain mirage ;
La tristesse de l’eau monte jusqu’à mes yeux
Et je dis : À quoi bon chanter ce paysage
Puisque je suis seul et que tu ne peux
Voir briller mon amour de l’eau sur mon visage.
Voici toute ma joie et mon espoir détruits,
Et maintenant je sens le fleuve qui me fuit
II faudrait que tu sois ici, et que tu voies
Mes yeux tendus se colorer de joie,
Lorsque je pense avoir saisi l’âme de l’eau,
Que je sens naître en moi l’enchaînement des mots,
L’accord des sons, le rythme souple et les images
Qui doivent exprimer le sens du paysage.
Tu comprendrais, au seul éclat de mes regards,
Combien ma passion pour le fleuve est sincère,
Et tu verrais monter vers toi, comme un brouillard,
                L’âme des eaux et de la terre.
Mais je ne puis que t’évoquer : tu n’es pas là ;
Et je n’ai plus d’ardeur à créer des poèmes
              Que je me récite à moi-même,
              Mais que tu n’entends pas !
 
Ces vers émus, où les mots glissent
Sur le rythme berceur et fluide des eaux,
              Ces vers écrits sans artifice
Sous les regards brumeux et souples des coteaux,
              Que ne puis-je enfin te les dire
Au bord du fleuve aimé qui les inspire,
Devant le site même où je les ai conçus !
              Je sais bien que tu les as lus,
Mais de si loin, figés sur des feuillets inertes :
Ils étaient morts ; il leur manquait le son connu
D’une voix adoucie ou largement ouverte ;
Ils n’avaient plus le souffle ardent et cadencé
Ni cette vie intime et riche des nuances
Que sait moduler, parmi le silence,
L’âme de celui seul qui les a composés.
Si tu venais ici me les entendre dire,
Cette âme vibrerait, plus sonore, pour toi ;
Elle ferait plus douce ou plus grave, ma voix,
        La troublerait, comme en délire ;
Et mes vers, emportés d’un plus ardent essor,
Auraient plus d’énergie et de souplesse encor !
              Mais l’eau coule toujours, et je tremble

[...]

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