Iwan Gilkin

La Nuit, 1897


Le Preneur de rats


 
Allons que chacun me regarde !
Ne me reconnaissez-vous pas ?
Bourgeois et marchands, prenez garde !
Je suis le vieux preneur de rats.
 
Avez-vous perdu la mémoire
Des sorciers et des nécromants ?
Deux flûtes, la blanche et la noire,
Servent à mes enchantements.
 
Voyez ! tous les rats de la ville
Trottent sur le sol effondré ;
Ils viennent par mille et cent mille :
Ils me suivront où je voudrai.
 
Par mes contes pleins de merveilles
Je sais prendre aussi les enfants :
Bambins et fillettes vermeilles,
Tous suivent mes pas triomphants.
 
Je prends aussi les belles femmes :
Mes chansons font frémir leur chair ;
Elles me suivraient dans les flammes
Les plus brûlantes de l’enfer.
 
Ô ville entre toutes les villes,
Salut ! Tes longs et noirs hangars
Où peinent des foules ser viles,
S’allument de fanaux hagards.
 
Dans les usines, les machines
Aux flammes rouges des fourneaux
Tordent leurs bras et leurs échines
Comme des monstres infernaux.
 
Un énorme bruit d’eau murmure.
Au pied des docks les flots boueux
Balancent, dans la nuit obscure,
Mille vaisseaux mystérieux.
 
Serpents de feu par les ténèbres,
Des trains, broyant les ponts de fer,
Vers d’énormes tunnels funèbres
Roulent, tonnant, crachant l’éclair.
 
Sur les pavés, sur les bitumes,
Où vont-ils, les lourds camions
Qui cahotent au fond des brumes
Les richesses des nations ?
 
Les ballots encombrent les rues,
Engloutis par maint soupirail
Ou levés par le bras des grues
Glissant et grinçant sur le rail.
 
Voici les cafés, les vanilles,
Voici le cuir roux des bisons,
Les bois parfumés des Antilles
Et les barils de salaisons ;
 
Voici les cotons et les laines.
Voici les huiles par tonneaux,
Les sacs rugueux gonflés de graines,
Et les wagons de minéraux.
 
L’odeur des peaux et des épices
Grise de rêves rudoyés
Au fond des sombres édifices
Un pâle peuple d’employés.
 
Ô jeunes hommes chlorotiques
Qui languissez dans l’air fumeux
Des noirs bureaux et des boutiques,
Écoutez ! mes chants sont fameux.
 
Écoutez la flûte d’ivoire !
C’est un murmure, c’est la voix
De la source où l’oiseau vient boire
Parmi les fleurs, au fond des bois.
 
Ce sont les brises amoureuses
Dans la beauté des clairs jardins,
Caressant les roses heureuses
D’un souffle de baisers lointains.
 
Dans l’air bleu des colombes blanches,
Sur les lys des papillons d’or !
Dans l’herbe et sur les hautes branches
Des fleurs, des fleurs, des fleurs encor !
 
C’est la chanson de la jeunesse
Et de son beau rire vermeil
Et de son éternelle ivresse
D’amour, de joie et de soleil.
 
Aux sons divins, les jeunes hommes
Redeviennent pareils aux dieux ;
Leur joue a la fraîcheur des pommes,
Leurs yeux, la lumière des cieux.
 
Leur front rayonne de génie,
Leur cœur se gonfle de bonté
Et dans une mâle harmonie
Croissent leur force et leur beauté.
 
Et les vierges au clair sourire
Tendent vers eux leurs bras charmants,
Quand leur gorge où l’amour respire
Frémit sous leurs longs vêtements.
 
Ainsi, la puissante musique
Dans la chair coule avec le sang
Et telle qu’un vin héroïque
Exalte un peuple renaissant.
 
Cité, qui me devras ta gloire,
Honore-moi ! Couronne-moi !
Tu seras reine dans l’Histoire
Si tu prends mon verbe pour roi !
 
Mais quoi ! le mépris populaire ?
Mais quoi ! l’outrage et les crachats ?
Infâmes! craignez la colère
De l’Apollon tueur de rats !
 
Dans les ténèbres, dans la haine,
Vous pullulez, vous dévorez ;
Écoutez la flûte d’ébène
Et la chanson dont vous mourrez !
 
Écoutez ! sanglots, soupirs, plaintes,
C’est le désespoir dans l’effort,
C’est l’angoisse dans les étreintes,
C’est la volupté dans la mort.
 
La vénéneuse mélodie
Dissout lentement la raison ;
Avec elle la maladie,
Entre de maison en maison.
 
De mystérieuses pensées
Cernant les yeux violacés,
Font pâlir les têtes lassées
Et frémir les bras enlacés ;
 
Sur les roses sombres des lèvres,
Brûlants, palpitants, éperdus,
Au milieu des flammes des fièvres
Tremblent les baisers défendus ;
 
Et les perversités subtiles
De l’intelligence et du cœur
Se glissent comme des reptiles
Dans le plaisir et la douleur.
 
Quel haschisch, quelle jusquiame,
Quel opium et quel éther
Pourraient ainsi corrompre l’âme
Pour mieux empoisonner la chair ?
 
Hallucinations morbides !
Voici d’étranges visions
Qui mêlent des candeurs hybrides
Au feu des noires passions.
 
Par d’inquiétants paysages,
Sous les grands arbres ténébreux,
De tendres et pensifs visages
Éveillent l’amour dangereux ;
 
Mais du fond des fourrés sauvages
S’échappe un chaud halètement
Et le bruit des lointains orages
Roule parfois sinistrement.
 
Ah ! sur la molle adolescence,
Sa luxure, sa cruauté,
Et sur la dégénérescence
Des enfants qui m’ont écouté.
 
Flûte noire, voix des ténèbres,
Répands la vengeance des cieux,
Célèbre par ces soirs funèbres
La mort des insulteurs de dieux,
 
Et dans l’ignoble et lâche ville
Où régnent la haine et l’affront,
Suscite par mille et cent mille
Les rats qui la dévoreront !
 

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