Iwan Gilkin

La Nuit, 1897


Ruine


 
À quoi bon ces regards, ces baisers, ces caresses ?
Je t’aime par douleur, tu m’aimes par ennui.
Nous ne fûmes jamais plus tristes qu’aujourd’hui
Et nous pleurons tous deux nos menteuses ivresses.
 
N’espère plus trouver, ô reine des maîtresses,
Les beaux jours qui pour nous jamais, hélas ! n’ont lui.
Le désir, l’espérance et la foi, tout a fui,
Et rien ne répond plus au cri de nos détresses.

Mes yeux désespérés rencontrent dans tes yeux
Le même désespoir et ton cœur anxieux
Trouve une angoisse égale au fond de ma poitrine.
 
Qu’avons-nous à nous dire ? Et comment transformer
En un palais nouveau notre amour en ruine ?
Nous nous connaissons trop pour pouvoir nous aimer.
 

Commentaire (s)
Déposé par Jadis le 8 juin 2020 à 08h53


Errante sur le quai où les brumes paressent,
Tu sens au creux des reins le doigt dur de la nuit
Qui, sévère, te pousse et qui te reconduit
Vers ton havre esseulé, ton logis de pauvresse.

L’emprise des vapeurs nocturnes est traîtresse ;
Tu frémis brusquement : mais non, ce n’est pas lui,
Ce pas déconcertant qui hésite et s’enfuit
Tandis qu’à ton miroir, tu démêles tes tresses.

Lorsque le jour ardent a reconquis les cieux,        
Sur le pavé t’émeut l’éclat capricieux
D’un astre insaisissable aveuglant les vitrines.

Et tu doutes, l’esprit vaguement alarmé
Par ce fantôme sourd qui rôde dans la bruine
Et qui feule au soleil comme un tigre affamé.

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