Albert Glatigny

Les Vignes folles


Les Antres malsains


 

À Charles Bataille.


 

I


 
Sans craindre que le vent nauséabond altère,
Muse, avec tes rosiers la neige de tes seins,
Tu peux, fille robuste à la parole austère,
Pénétrer avec moi dans les Antres malsains,
 
Dans les gouffres du rire et des pleurs lamentables,
Des haillons que le vin a rougis tristement,
Où, harassé d’ennui, les coudes sur les tables,
Se vautre le bétail de l’abrutissement.
 
Là jamais le soleil n’entre que par les fentes
De sinistres volets où l’ivrogne a heurté ;
Ici l’on connaît bien tes chaleurs étouffantes,
Mais non pas tes rayons divins, joyeux Été !
 
C’est là que le vieillard vient aux heures nocturnes
De son désir mourant secouer la torpeur,
Et demander tout bas aux filles taciturnes
Les effrayants baisers dont les amants ont peur.
 
C’est là que le jeune homme, avide de connaître
Le plaisir qui l’appelle avec un air moqueur,
S’en vient assassiner, à tout jamais peut-être !
L’idéal florissant qu’il porte dans son cœur.
 
C’est là que, las enfin d’une longue détresse.
Celui que l’amertume abreuve de ses flots
Vient une fois de plus mépriser sa maîtresse
Et tâche d’apaiser le bruit de ses sanglots.
 
Puis, ô honte ! c’est là que vient cet homme étrange
Que la prostituée adore, et dont la voix
Rauque et brutale apporte au sein de cette fange
Comme un ressouvenir des amours d’autrefois.
 
C’est l’infecte maison où l’effroi se promène,
L’auberge dont l’enseigne est un gros numéro,
Le taudis qui s’entrouvre une fois par semaine ;
Quand, muet et fermé, passe le tombereau.
 
Et pourtant ce n’est pas le repaire propice
Au vol tout aussi bien qu’à la lubricité,
Le bouge dont l’entrée a l’air d’un précipice
Et qu’on retrouve encore au fond de la Cité ;
 
Et ce n’est pas l’hôtel aux courtines de soie
Où le vice insolent a de riches habits,
Et met, sans trop d’efforts, le masque de la joie
Sur son front, aux clartés du gaz et des rubis ;
 
Où, parfois, au milieu des ivresses funèbres,
De lui-même surpris, un léger madrigal,
Comme un oiseau du jour noyé dans les ténèbres,
Se heurte étrangement en son vol inégal !
 
Non ! c’est une maison d’apparence bourgeoise,
Élégamment risible en son bon goût mesquin,
Pavillon sur les bords de la Seine ou de l’Oise,
Villa d’un bon rentier, cottage américain.
 
Et pourtant, en passant tout auprès, on frissonne,
La femme avec dégoût semble hâter le pas,
Et l’homme, sur le seuil, prend garde que personne,
Quand il entre en ce lieu, ne l’aperçoive pas !
 
 
 

II


 
La figure de blanc et de carmin plaquée,
La Matrone est assise au centre du comptoir :
Bourgeoise comme aux jours de fête requinquée,
Elle agaçait, jadis, l’asphalte du trottoir.
 
Mais certes, à présent, rien en elle n’indique
La fille au regard prompt en quête d’un galant,
Et même c’est avec une grâce pudique
Que le sourire naît sur sa lèvre en parlant.
 
Nulle méchanceté ne luit en sa prunelle,
Et, tout en consultant les chiffres d’un carnet,
Elle suit, d’un œil plein de bonté maternelle,
Le troupeau dispersé parmi l’estaminet.
 
Oh ! l’effroyable ennui qui pèse sur ces têtes,
Qui courbe tous ces corps sur le pâle velours
De la banquette usée ! On croirait voir des bêtes,
Tant leurs yeux sont éteints, tant leurs membres sont lourds !
 
Et pourtant, ô douleur ! quelques-unes sont belles
De la fraîche beauté qu’enfantent les vingt ans ;
Elles pourraient se joindre aux folles ribambelles
Dont s’émaillent les prés aux heures du printemps !
 
Elles pourraient jeter librement dans l’espace
Leur chanson, leur bonnet et leurs bras en collier
Au col de leur amant, sans qu’une main rapace
De leur caprice heureux les osât spolier !
 
L’une, enfant qui s’endort aux bras de la débauche,
Apprend de sa voisine un refrain crapuleux
Qu’ensuite elle s’en va chanter, timide et gauche,
Auprès d’un militaire, en fermant ses yeux bleus.
 
Une autre se renverse, irritante et lascive,
Détirant dans les airs ses bras dévergondés,
Sur les genoux d’un homme à face répulsive
Qui baise ses cheveux fortement pommadés.
 
Par les âpres travaux de la veille meurtrie,
La troisième, en ronflant, laisse par soubresauts
Sa tête côtoyer son épaule flétrie,
Dont l’antique satin a perdu des morceaux.
 
Comme une bête fauve entraîne sa capture,
L’autre emmène un jeune homme, imberbe aux traits rougis,
Puis injurie, avec une obscène posture,
Le stupide garçon qui sert en ce logis ;
 
Tandis qu’une Allemande écoute avec ivresse
Un jeune cabotin, ô Valmont ! ton rival,
Qui lui parle à genoux d’amour et de tendresse,
Et cherche à retrouver les mots d’Armand Duval !
 
 
 

III


 
Cependant, au milieu de la salle enfumée,
Se pavane une fille aux énormes appas,
Dans un calme idiot nonchalamment pâmée,
Écarquillant les yeux et ne regardant pas.
 
Sur son front, hérissés, lourds et pleins d’insolence,
À peine par le peigne en chignon réunis,
S’étendent, dans leur gloire et dans leur opulence ;
Ses ardents cheveux roux par les parfums brunis !
 
Son col majestueux ondule sous leurs ombres
Au chant clair des pendants d’oreilles en métal,
Et ses rudes sourcils, mystérieux et sombres,
Forment un angle aigu provoquant et brutal.
 
Sa voix avec effort entre ses lèvres gronde,
Fétidement mêlée à l’odeur de l’alcool,
Et sa vaste poitrine, aventureuse et ronde,
Flotte comme un ballon qui va prendre son vol !
 
Son bras, qui dans le vide au hasard se ballotte,
Merveille de blancheur et de force, est orné
De ces mots au poinçon gravés : Pierre et Lolotte ;
Et d’un cœur d’un foyer éternel couronné.
 
Piliers éblouissants, ses jambes, que dérobe
La jupe en ce moment baissée, ont la couleur
Du marbre le plus pur ; et, soulevant la robe,
Ses hanches ont un charme étrange et querelleur.
 
Cette lasciveté de formes se reflète
Dans son ajustement bizarre et singulier,
Dans les vains oripeaux qui forment sa toilette,
Dans le petit ruban qui couvre son soulier.
 
Sa jupe extravagante à fond lilas est faite
De volants étourdis l’un sur l’autre grimpant,
Et, sur le côté gauche, une énorme bouffette,
À moitié décousue, à la ceinture pend.
 
Sa gorge, qui tressaille, agite par saccades
La chemisette lâche et blanche, dont les plis,
Laissant l’épaule nue, arrivent en cascades
Baigner languissamment ses beaux reins assouplis.
 
Regardez-la marcher : c’est la Brute impassible,
La machine d’amour inerte en sa lourdeur,
Le mannequin de chair à la chair insensible,
Qui ne sait pas rougir et n’a pas d’impudeur !
 
C’est l’instrument passif. Non ! cette créature
N’a jamais été femme, ah ! jamais un instant !
Elle ne connaît rien, ni bonheur, ni torture ;
Son oreille ne sait jamais ce qu’elle entend.
 
Après avoir quitté la maison de son père,
Quand elle abandonna l’homme qui la battait,
Et qu’elle mit le pied dans l’immonde repaire,
Elle sentit vraiment alors qu’elle existait.
 
Il semble qu’à la voir on soit pris d’épouvante
Et que l’on doive fuir au plus vite ; mais non !
Mais non, il faut rester ! charmeresse savante,
Elle se rive à nous par un secret chaînon.
 
D’où te vient, dis-le-moi, cet effroyable empire,
Froide magicienne, ô louve ! Près de toi,
L’âcre poison se mêle à l’air que je respire,
Et l’excès du bonheur me conduit à l’effroi.
 
Réponds, masse de chair ! pourquoi ma lèvre a-t-elle
Ces longs frémissements quand tu viens m’embrasser ?
À ton insanité la passion m’attelle,
Et je crois, dans tes bras, que je vais trépasser !
 
C’est que, Brute, tu sais flairer en moi la Brute,
Et, lorsque dans tes yeux alanguis et méchants
Mon regard inquiet s’aventure et les scrute,
Il rencontre un miroir aux reflets alléchants !
 
C’est que dans ta beauté sans grâce je démêle
L’irrésistible attrait qui ravit tous mes sens ;
Et, comme un animal qui trouve sa femelle,
Du haut de mon orgueil à tes pieds je descends.
 
 
 

IV


 
Il fait nuit. Mots confus, romances ordurières,
Se croisent sous le toit du logis ténébreux,
Et, tombant de sommeil, les pâles ouvrières
Se mettent au labeur qui leur rend les yeux creux.
 
Ô louche volupté, c’est ton heure ! Perdue
Dans les flots parfumés de ses grands cheveux blonds,
Laurette ouvre à demi sa paupière éperdue
Et compte les instants qui lui semblent bien longs.
 
Où donc est cette époque où, joyeuse et frivole,
Elle écoutait jaser les oiseaux tapageurs ?
Oh ! comme le temps court ! comme le temps s’envole !
Les roses lui donnaient leurs charmantes rougeurs.
 
Le merle saluait sa figure divine,
Et Laurette apprenait au merle des chansons ;
Elle courait pieds nus au fond de la ravine
Et souriait aux nids cachés dans les buissons.
 
Fraîche idylle ! Un matin, Laure s’en est allée ;
Mais son amant avait la voix tendre et disait
Des mots si ravissants qu’elle, tout affolée,
Sentait son pauvre cœur sauter dans son corset.
 
Et, ce beau rêve aidant, son cœur tressaille encore,
Elle ouvre ses deux bras, mais un manant épais
Auprès d’elle couché grogne : — Laide pécore,
J’ai besoin de dormir ; laisse-moi donc la paix !
 
 
 

V


 
Oh ! l’aurore du ciel, la lumière abondante,
Les arbres agitant leurs panaches fleuris,
Et la sève de mai qui réjouit, ardente,
Les champs las de l’hiver, les cœurs las de Paris !
 
Viens les chercher, Mignonne. Il est sous les feuillages
Un cabaret charmant, près de Ville-d’Avray ;
Une vigne s’enlace au bois vert des treillages :
Là de ton doux regard souvent je m’enivrai.
 
Ô ma belle, ô ma blonde ! une gaîté céleste
S’épanouit en l’air et brille sur nos fronts !
Passe ton bras au mien et lève ton pied leste,
Et de l’amour épars nous nous abreuverons !
 
Viens ! nos baisers joyeux, échangés sans contrainte,
Retentiront longtemps, libres, roses, ailés,
Dans une interminable et ravissante étreinte,
Où les âmes, les sens, les cœurs, seront mêlés !
 
Ô songe disparu ! Je n’ai plus d’amoureuse,
Je n’ai plus de maîtresse et je bâille d’ennui !
Un souvenir amer, qu’incessamment je creuse,
Seul me dit quelquefois que le soleil a lui ;
 
Et, les sens tourmentés d’une fièvre charnelle,
Je me suis dirigé vers la triste maison
Où veille, nonchalante et morne sentinelle,
Celle dont les baisers me seront un poison !
 

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