Charles Guérin

L’Homme intérieur, 1905



Ma fenêtre était large ouverte sur la nuit.
La maison reposant autour de moi sans bruit,
J’écrivais, douloureux poète d’élégies,
À la clarté dansante et douce des bougies.
Un souffle d’air chargé des parfums du jardin
Me ravit en entrant la lumière soudain,
Et je me trouvai seul dans l’ombre avec mon rêve.
Ma montre palpitait, précipitée et brève,
À travers les profonds battements de mon cœur.
J’écoutais l’innombrable et pensive rumeur
Qui monte du sommeil nocturne de la ville.
Les ténèbres nous font l’oreille plus subtile,
L’âme s’enivre mieux, parmi l’obscurité,
Du suave secret des belles nuits d’été.
Je respirais l’odeur de l’herbe et de la terre.
Après de longs instants de calme solitaire
Où les vents familiers eux-mêmes semblaient morts,
Je sentais frissonner le silence au-dehors ;
Et, tout à coup, pareil au flot qui se propage,
Un grand soupir passait de feuillage en feuillage.
 
Pour l’homme intérieur il n’est pas sous le ciel
De forme qui ne cache un sens spirituel.
Aujourd’hui je reviens sur ces heures passées
À caresser ainsi dans l’ombre mes pensées,
Et, peut-être anxieux de mon propre destin,
Je me laisse conduire à voir dans votre fin,
Ô flambeaux dont le vent du soir cueillait la flamme,
Une image du corps abandonné par l’âme.
 

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